vendredi 6 février 2009

Quand l’Albanie entrera-t-elle dans l’Union Européenne ?


La question de la date d’entrée de l’Albanie dans l’Union Européenne est régulièrement posée dans les médias et le monde politique albanais et la réponse donnée se trouve rapidement caduque tant le processus d’intégration est long. Cette semaine, c’est le Financial Times qui s’est lancé dans un pronostic, indiquant les années 2015-2020 comme étant la période probable d’adhésion de l’Albanie, de la Bosnie, de la Macédoine, du Montenegro et de la Serbie. Il n’est pas question pour moi de me lancer ici dans de le jeu (assez périlleux) des pronostics : ce qui est certain, c’est que l’Albanie entrera un jour dans l’Union Européenne car le processus semble assez irrémédiable.

En effet, si l’UE injecte régulièrement de l’argent dans les projets de développement albanais, ce n’est évidemment pas pour ne jamais en récolter les fruits. Seulement, alors que cette perspective d’adhésion soulève de grands espoirs de la part des Albanais, il est clair que celle-ci a un coût et que, sur ce point, les dirigeants politiques se contentent de signaux positifs sans faire preuve d’une pédagogie essentielle pour expliquer les difficultés à venir.

Surtout, ils n’ont jamais expliqué que cette intégration à l’UE ne pourra se faire qu’après trois grandes étapes dont la première est seulement en train de s’achever.


Première étape : la stabilisation politique du pays


Les médias et observateurs albanais ne retiennent généralement des perspectives d’adhésion que l’obligation de se conformer aux normes internationales en matière de démocratie. Le bon déroulement des élections est de fait un élément important pour montrer que l’Albanie est prête à intégrer l’Union mais n’est sans doute qu’une première étape. En effet, le premier objectif de l’UE est d’abord d’assurer la stabilité politique du pays afin de rendre pérenne ses investissements économiques. Il est clair que les évènements de 1997 ont considérablement terni l’image de l’Albanie, le pays montrant une instabilité certaine et ses dirigeants faisant preuve d’une véritable immaturité. Jusqu’en 2005, le processus électoral était marqué par de nombreuses irrégularités et surtout par une incapacité des partis politiques à construire le compromis démocratique. Et c’est sur ce point que l’UE émettait les plus vives inquiétudes. La tension persistante entre les partis n’était pas, à ses yeux, un gage de stabilité, et elle craignait un nouveau dérapage, toujours possible. Les élections locales de 2007 ont été marquées par une meilleure acceptation des résultats (mais pas encore totale). Il est probable que les principaux partis aient subi des pressions diplomatiques de la part de l’UE pour favoriser le compromis. Mais le processus de réforme électorale engagé en 2008 a montré les difficultés que rencontre encore le monde politique albanais. Ces difficultés ont eu pour manifestation principale la « révolte » des petits partis contre les deux partis dominants. Or, comme je l’ai expliqué dans un autre texte, ces petits partis se sont fait remarquer ces dernières années, d’une part par leur appétit de postes, et d’autre part par leur incapacité à assumer de tels postes. Il est pratiquement certain que la réforme électorale, visant finalement à « tuer » les petits partis, a été soufflée par des émissaires de l’UE. Elle devrait déboucher lors des élections de juin à une bipolarisation effective de la vie politique albanaise, facteur de stabilité.


Deuxième étape : créer les infrastructures nécessaires à l’investissement


Cette stabilité politique est nécessaire pour donner confiance aux investisseurs éventuels. Cette confiance doit aussi se gagner par la mise en place d’infrastructures efficaces destinées à rendre l’installation économique moins aléatoire.

Dans ce domaine, l’UE a donné un cahier des charges très fourni et il semble que l’Albanie soit en retard sur ce point. Certes, les deux principaux points d’arrivée (l’aéroport de Rinas-Tirana et le port de Durrës) ont été rénovés après leur privatisation mais de nombreux points noirs subsistent.

Tout d’abord, l’amélioration du réseau routier n’a pas avancé aussi vite que prévu. Il est encore actuellement presque impossible de traverser l’Albanie sans rencontrer de difficultés : routes délabrées ou trop étroites, revêtements inexistants sur plusieurs kilomètres, signalisation peu efficace, contournements urbains inexistants. En dehors de quelques-uns (Tirana-Durrës, Tirana-Shkodër, Elbasan-Macédoine), aucun axe n’est encore achevé. L’autoroute devant relié Durrës à Kukës, puis au Kosovo connaît des retards causés par des détournements d’argent au plus haut niveau de l’Etat. Même les régions touristiques n’ont pas le réseau routier adéquat. Enfin, les routes reliant les campagnes sont encore dans leur majorité non goudronnées.

A cela, il faut ajouter un réseau ferré inchangé depuis l’époque communiste : d’une grande lenteur, avec des trains délabrés (en dehors de la ligne Tirana-Durrës), non relié au réseau international. Certaines villes, autrefois desservies, ne le sont plus, faute de rénovation des voies. Le prix très modique des billets empêche de fait tout investissement réel mais leur augmentation rendrait les lignes de bus plus attractives que le chemin de fer. Mais si rien n’est fait pour l’améliorer, l’UE a déjà prévu l’abandon définitif du réseau ferré albanais. Au-delà du problème du transport de passagers, c’est l’absence de possibilité de fret international qui rend ce réseau obsolète.

En dernier exemple d’infrastructures à améliorer (mais il y en ai bien sûr d’autres), je prendrais la production d’énergie électrique. Tout le monde connaît les difficultés rencontrées par l’Albanie dans ce domaine : des coupures récurrentes dans la plupart des villes et une production insuffisante. Les principales centrales électriques datent encore de l’époque communiste, une époque où il n’y avait dans le pays pas d’électro-ménager gros consommateur d’électricité. Si à terme, l’Albanie veut attirer de véritables investisseurs, il est absolument nécessaire d’améliorer cette production car elle ne pourra maintenir sa politique d’importation d’électricité très longtemps, même si à certaines périodes de l’année elle est elle-même exportatrice.

Une fois ces infrastructures mises en place, l’Albanie pourra alors rentrée dans la dernière phase avant l’adhésion : celle de la construction d’un véritable espace économique.


Troisième étape : la délocalisation comme intégration à l’espace économique européen


On oublie souvent que l’Union Européenne n’est pas un véritable espace politique mais bien avant tout un espace économique visant à construire un marché qui ne subit plus les barrières douanières entre pays de l’UE. Or, on ne peut comprendre les perspectives d’adhésion de l’Albanie (ou de tout autre pays) sans prendre en compte la dimension économique de cette intégration. Car finalement, l’investissement de l’UE dans les pays potentiellement candidats, pour que ceux-ci parviennent à atteindre les standards internationaux de la démocratie et à améliorer leurs infrastructures, a comme seul objectif leur intégration économique à l’espace européen. Une fois le modèle politique stabilisé (élections libres et respectées, justice indépendante) et les infrastructures installées, le pays doit normalement attiré les investisseurs nécessaires à son développement économique.

Ces investissements se font généralement sous la forme de délocalisation d’entreprises d’Europe occidentale vers la périphérie de l’UE où les salaires sont moins importants. L’exemple de la Roumanie est typique de la politique d’élargissement de l’UE. Une fois les usines de fabricant de l’UE (comme Renault) installées, le pays se voit offrir des accords de libre circulation des marchandises puis une intégration à l’espace économique européen. Ainsi l’UE dispose dans son espace de pays à salaires faibles permettant une production à moindre coût pendant que la conception des projets et leur commercialisation se fait dans les pays les plus économiquement développés. Dans le même temps, la main d’œuvre, grâce à un marché de l’emploi nourri par ces entreprises délocalisées, est fixée dans le pays et les vagues d’émigration tant redoutée par certains sont évitées. C’est à cette condition que la libre circulation des personnes pourra se faire entre l’Albanie et l’UE. Mais il y a fort à parier que c’est seulement lorsque les pays entrés récemment dans l’UE verront leurs salaires moyens augmenter à un point qu’ils ne paraîtront plus rentables, que les pays potentiellement candidats des Balkans seront intégrés. Avant cette hypothétique adhésion, on aura vu s’installer en Albanie des usines de voitures ou de téléphones portables ou de toute autre production réclamant une main d’œuvre peu onéreuse. Or, actuellement, il n’y a en Albanie pas d’entreprises de ce type. Certes, des Italiens ont installé des fabriques de vêtements ou de chaussures, mais c’est seulement lorsque les grands groupes industriels s’intéresseront au pays que celui-ci verra son adhésion se rapprocher à grand pas. Quelques signes existent mais sont pour l’instant insuffisants : par exemple, l’Italie a signé des contrats avec l’Albanie pour installer des centrales électriques dont la production sera en partie destinée à l’Italie. Il s’agit bien en quelque sorte d’une délocalisation, d’autant que l’Italie n’est pas autosuffisante en électricité et qu’elle a besoin d’en produire à moindre coût. Mais il faudra bien d’autres projets comme celui-là-avant d’envisager une adhésion rapide.

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