Photo : Institute for Human Sciences (Flickr)Le dernier ouvrage paru en français de Slavoj Zizek, au titre un peu trompeur (Fragile absolu. Pourquoi l'héritage chrétien vaut-il d'être défendu, Flammarion, 2008), est comme d'habitude avec ce philosophe slovène, d'un contenu très riche et pousse à la réflexion. Le premier chapitre concerne particulièrement les Balkans ("Pour en finir avec le fantôme des Balkans") et je vous en donne ici les passages les plus marquants. Des extraits à méditer pour quiconque entend travailler ou même parler des Balkans et un point de vue que je partage complètement depuis le début de mes recherches sur l'Albanie :
"Un des principaux clichés sur les Balkans consiste à en faire une région européenne singulièrement hantée par les "revenants", n'oubliant ni n'apprenant rien, encore absorbée dans des conflits multiséculaires alors que le reste de l'Europe s'est engagé depuis longtemps dans un rapide processus de mondialisation. Nous rencontrons pourtant ici un premier paradoxe. Tout se passe comme si les Balkans jouissaient aux yeux de l'Europe d'un statut spectral particulier : les Balkans postyougoslaves - cette vraie spirale de passions ethniques (auto)-destructrices - ne sont-ils pas à l'exact opposé, presque une sorte de négatif photographique, d'une coexistence ethnique et communautaire tolérante, une sorte de rêve multiculturaliste qui aurait tourné au cauchemar ? Les délimitations géographiques des Balkans, aussi mouvantes qu'indéterminées, sont un indice de ce statut spectral. Il semble bien, en effet, qu'il n'existe pas de réponse définitive à la question "Où comment les Balkans ?" : les Balkans sont toujours ailleurs, toujours un peu plus au sud-est...Que l'on songe maintenant aux analyses alarmistes des médias qui ont suivi la déclaration d'indépendance du Kosovo, et on retrouvera les conclusions de Slavoj Zizek : la peur d'une inévitable explosion de violence interethnique (qui n'a pas eu lieu), la crainte d'une propagation à toute la région et même aux autres régions, etc. Comme si, parce qu'il s'agissait des Balkans, tout devait finir dans le sang. De même, la recherche de certains d'aspects "typiquement typiques" des pays balkaniques tournent parfois au ridicule. Je n'ai par exemple jamais réussi à comprendre ceux qui ne retiennent de la musique albanaise que les polyphonies folkloriques (que je trouve d'ailleurs particulièrement inaudibles). Pour moi, ils ratent tout le côté festif de la musique albanaise, bien plus plaisant à mes oreilles. Ils nient également la modernité de la scène musicale albanaise : certains groupes de rap comme West Side Family sont tout simplement géniaux dans leur genre. Et puis, bizarrement, je n'ai pas rencontré en Albanie beaucoup de gens qui écoutaient ces fameuses polyphonies... Cette tendance à ne vouloir retenir que ces dernières entre bien dans le processus décrit par Zizek : il s'agit de faire survivre les traces d'époques anciennes comme si rien n'avait changé en Albanie, comme si la seule culture albanaise était celle qui n'est pas encore entré dans la modernité, alors que personnellement je considère cette modernité comme un élément essentiel de l'identité albanaise actuelle.
Du point de vue serbe, ils commencent là, au Kosovo ou en Bosnie ; les Serbes se présentent comme les défenseurs de la civilisation chrétienne contre l'Autre de l'Europe. Du point de vue croate, ils commencent avec la Serbie orthodoxe, despotique et byzantine à laquelle la Croatie oppose les valeurs démocratiques occidentales. Pour nous, Slovènes, ils commencent en Croatie : on se perçoit comme le dernier rempart de la Mittleeuropa pacifique. Pour beaucoup d'Italiens et d'Autrichiens, ils commencent en Slovénie, l'avant-poste occidental des hordes slaves. Pour certains Allemands, l'Autriche, de par son histoire, est déjà entachée de cette corruption et de cette inefficacité typiquement balkaniques [...].
Dans le cas des Balkans, ce déplacement de la frontière, aussi énigmatique que multiple, démontre clairement que nous n'avons pas affaire à une géographie réelle, mais à une cartographie imaginaire qui projette sur l'espace réel l'ombre de ses propres antagonismes idéologiques déniés - exactement comme Freud le dit de la localisation des symptômes dans l'hystérie de conversion, qui procède d'une carte anatomique autre, imaginaire, projetée sur le corps physique. Les Balkans ne sont toutefois pas seulement le fantôme de l'Europe au sens où ils représenteraient un reste persistant de son propre passé dénié. Il est peut-être bien plus important de comprendre que c'est précisément parce que "les Balkans" fonctionnent comme une entité spectrale qu'ils nous permettent de saisir - analytique du fantôme... - les différents modes par lesquels s'exprime aujourd'hui le racisme. Dans un premier temps, c'est le bon vieux rejet de l'Autre balkanique (despotique, barbare, orthodoxe, musulman, corrompu, oriental...) au nom des valeurs authentiques (occidentales, civilisées, démocratiques, chrétiennes). Puis, c'est un racisme qu'on dira réflexif, politiquement correct : les Balkans sont le lieu des horreurs ethniques et de l'intolérance, des passions guerrières primitives, à l'opposé donc du processus libéral-démocratique à l'oeuvre dans les post-Etats-nations dont la vocation est de résoudre les conflits par la négociation rationnelle, le compromis et le respect mutuel. Le racisme, ici, est élevé à la puissance deux : attribué à l'Autre, alors que nous occupons la position confortable de l'observateur neutre et bienveillant, à proprement parler consterné par les horreurs qui se déroulent "là-bas". Enfin, on peut repérer un racisme inversé : il consiste à célébrer l'authenticité exotique de l'Autre balkanique. Ce sont les Serbes, par exemple, qui, en dépit de tout et à l'inverse de ces Européens occidentaux, inhibés et anémiés, continuent de faire montre d'une prodigieuse envie de vivre." (p. 11-14)

9 commentaires:
Salut
je trouve ton blog très intéressant, ayant voyagé et travaillé un peu en Albanie dans l'humanitaire, il y a presque 10 ans maintenant..
Je ne connais pas West Side Family, mais comme toi je n'entends rien aux polyphonies, il y a bien meilleur en effet dans la jeune scène albanaise
ciao
A.
Il n'y a que la polyphonie comme musique albanaise. Il y aussi la chanson (urbaine ?). Les chanteuses Vace Zela, Nexmije Pagarusha, Anida Take, Vikena Kamenica et bien d' autres chanteuses et chanteurs. Il a aussi des merveilaises chansons populaires chantées par Inva Mula etc.
Votre Blog est FORMIDABLE.
Basile (un grec)
Je pense que vous vouliez dire qu'il n'y a pas que la polyphonie comme musique albanaise. Je vous suis entièrement et je rêve d'ailleurs de voir un album d'Eli Fara distribué en France par exemple... Le mieux serait d'ailleurs l'édition d'une compilation de la scène albanaise actuelle... Avis aux volontaires !
La polyphonie albanaise inaudible??? Oui, inaudible pour les oreilles d'un occidentaux. Et ca m'étonne enormement ce que vous affirmez comme quoi en Albanie peu de gens ecoutent cette musique. Je peux vous assurer que la plupart de la population ecoute de la musique folklorique (nord et du sud). Meme les plus jeunes connaissent les paroles par coeur. Ces chansons font partie de l'heritage historico-culturel de l'Albanie. Elles se chantent toujours pendant les fiancailles, pendant les celebrations des mariages et pendant les ceremonies funeraires.
La musique moderne albanaise aujourd'hui, surtout le Turbo Folk, elle est basée sur les chansons folkloriques albanaises.
Je trouve votre blog tres interessant; il y a toujours cette naiveté des occidentaux envers l'Albanie, cette naiveté qui nait du fait de voir ce pays du haut, mais bon disant que c'est mignon.
Arby, un franco-albanais
Je m'excuse de penser autant de mal des polyphonies albanaises mais ce n'est qu'une appréciation de goût partagée par un certain nombre d'albanais de mon entourage. Maintenant, il est vrai que dans certaines régions du sud, elles sont encore chantées lors de fête. Mais il me semble qu'entre les chanter et les écouter, il y a une marge considérable. Les polyphonies sont un partage (on chante ensemble) mais finalement s'écoutent peu (je parle là des enregistrement). Promenez-vous dans les magasins de CD en Albanie et vous jugerez de vous-même la place de la musique folklorique. Maintenant, je ne dis pas que je n'apprécie pas toute la musique folklorique albanaise, j'ai même une grande préférence pour la musique du nord (comme Esat Rukà par exemple).
Quant à ma naïveté d'occidental regardant l'Albanie d'en haut, je crois que ceux qui me connaissent savent que j'en suis loin et rectifieront d'eux-mêmes... Je ne me sens en tout cas pas le besoin de raconter ma vie ici pour me justifier de quoi que ce soit.
Finalement, Je crois plutot que ces tresors de la culture albanaise restent entre albanais, donc pas vraiment disparues.
La polyphonie albanaise est vivante pendant les marriages, et les ceremonies de mort.
Donc je dis à l'auteur de l' article que malheuresement il n a pas pu reelment penetrer dans ce qui est le plus saint pour les albanais :le mariage et la mort.
Donc toutes ces traditions bien que mises a part dans la vie des weekends ou de tous les jours, au fait restent comme une fosile vivante dans la vie albanaise pendant les ceremonies et les fetes de famille.
En plus de ça il y a un reveil de la chanson albanaise dans les pubs karaoke dans Tirana.
Si vous ne connaissez pas demandez :)Je saurai vous guider.
simplement moi
une albanaise et fier de l etre
les polyphonies sont un exercice social en soi,on l'on converse entre plusieurs voix ;Il y a dedans l'humour,la moquerie,la tristesse le souvenir etc etc selon le chant conserné.Donc effectivement si on ne "participe" pas et si on ne suit pas comment il répond,on ne comprend ni l'ironie,ni l'humour ni la moquerie ni la peine et on reste sur sa faim..; à s'emmerder avec ces bruits bizarres!(tout est dans la nuance et la manière de s'arreter ou s'étendre sur une note!etc nuances effectivement non accessible et donc inaudible pour qui n'est pas baigné par cette musique et ces chants).
mais les artistes albanais passent de l'une a l'autre_(l'autre étant la musique moderne)_sans autre et parler de l'une meilleure que l'autre est affaire subjective,très subjective!
J'assume entierement la subjectivite de mes propos. Mon propos etait toutefois seulement de dire que les polyphonies ne s'ecoutaient pas vraiment mais que c'est un chant auquel on participe. L'expression d'exercice social est en cela excellente. Pour avoir la semaine derniere assiste a un festival de musique populaire a Sarande, j'ai pu constater sur place la quasi indifference du public vis a vis des groupes polyphoniques. Par contre, apres avoir vu ces chants en live, j'aurais tendance a relativiser mes propos car de visu ces chants sont assez impressionnants. Par contre, je continue a penser que cela ne s'ecoute que difficile sur CD... (excusez l'absence d'accent mais je vous ecris depuis l'Albanie)
il faut laisser l'iso venir en vous et faire vibrer vos cellules,et vous ouvrir à la terre et à la beauté,pas l'écouter avec les oreilles seulement.
PS:ceci dit,l'exercice dépend aussi du chant.Préferez pour commencer les voix de femmes.
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