mercredi 9 avril 2008

Les origines albanaises d'Antonio Gramsci

Lors du séminaire que j'ai donné à l'EHESS sur la démocratie chrétienne en Albanie (le 7 avril dernier), un auditeur m'a interpelé sur la similitude de nom entre la ville de Gramsh et le patronyme d'Antonio Gramsci, me demandant si le théoricien marxiste et fondateur du Parti Communiste Italien était d'origine albanaise. Je n'avais à vrai dire jamais fait le rapprochement (personne n'est parfait...) mais la chose était finalement assez facilement vérifiable et je vous livre ici les résultats de mes rapides investigations à ce sujet.
Dans une de ses Lettres de prisons datée du 12 octobre 1931 (lettre 217 de l'édition Gallimard de 1971), Gramsci se confie à sa correspondante sur ses origines. Il y dit que son père était d'origine albanaise, sa famille étant arrivée en Italie vers 1821. Son père était Francesco Gramsci, né en 1860 à Gaeta et dont le père était colonel de carabiniers. Compte-tenu des dates, on peut supposer que c'est l'arrière-grand-père d'Antonio Gramsci qui est venu s'installer en Italie, plus précisément dans le royaume des Deux Siciles (sud de l'Italie). On sait que le sud de l'Italie a accueilli depuis le XVIe siècle la communauté arbëresh. Il y a eu une grande vague d'émigration à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, principalement d'Albanais chrétiens originaires d'Himarë refusant de se convertir à l'Islam. Le grand-père de Gramsci a-t-il fait parti de cette vague ? Gramsci semble mettre cette migration dans le contexte du début de la guerre d'indépendance grecque auquel d'ailleurs un certain nombre d'Albanais ont participé. Toujours est-il qu'il ne s'est pas intégré comme les autres migrants à la communauté arbëresh puisque son fils, Francesco, est né dans le Latium, ce même Francesco s'installant ensuite en Sardaigne où est né Gramsci.
Faut-il voir dans ces faits l'origine d'un autre évènement ? Lors de la seconde guerre mondiale, après l'arrivée des troupes allemandes en Albanie, 1500 soldats italiens (qui faisaient partie de la force d'occupation fasciste) ont rejoint le Mouvement de Libération Nationale (communistes d'Enver Hoxha) et on les a incorporé pour la plupart dans le bataillon nommé "Antonio Gramsci". Honorait-on par ce nom uniquement le marxiste italien ou également l'origine albanaise du fondateur du PCI ?

La lettre de Gramsci, dans lequel il rejette toute forme de racisme, est également intéressante du fait qu'elle décrit très bien l'assimilation d'une famille migrante dans la société italienne et l'absence de grief à ce sujet.
Je vous en donne donc l'extrait qui nous intéresse :

La question des races envisagée en dehors de l'anthropologie et des études préhistoriques ne m'inté­resse pas. C'est ainsi que ton allusion à l'importance des tombeaux pour ce qui a trait aux civilisations est sans valeur; cela n'est vrai que pour les temps les plus reculés, pour lesquels les tombeaux sont les seuls monuments que le temps n'ait pas détruits et parce que dans les tombeaux, à côté du défunt, étaient placés les objets de la vie quotidienne. De toute façon ces tombeaux ne nous livrent qu'un aperçu très limité de l'époque où ils ont été construits : l'histoire des mœurs et pour une partie l'histoire des rites religieux. Encore se rapportent-ils aux classes élevées et riches et souvent aux dominateurs étrangers du pays, et non au peuple. Moi-même je n'ai aucune race : mon père est d'origine albanaise récente (la famille s'est enfuie d'Épire avant ou pendant les guerres de 1821 et s'est italianisée rapidement); ma grand-mère était une Gonzalez et descendait de quelque famille italo-espagnole de l'Italie méridionale (comme il en est tant resté après la fin de la domination espagnole); ma mère est sarde par son père et par sa mère et la Sardaigne ne fut réunie au Piémont qu'en 1847 après avoir été un fief personnel et un patrimoine des princes piémontais, qui l'avaient reçue en échange de la Sicile qui était trop éloignée et moins facile à défendre. Cependant ma culture est italienne et c'est mon monde à moi : je n'ai jamais eu l'impression d'être déchiré entre deux mondes, bien que cela ait été écrit dans le Giornale d'Italia de mars 1920, où un article de deux colonnes expliquait mon activité politique à Turin, entre autres, par le fait que j'étais Sarde, et non Piémontais ou Sicilien, etc. Le fait que j'étais d'origine albanaise ne fut pas mis en avant, parce que Crispi était lui aussi Albanais, il avait été élevé dans un collège albanais et parlait albanais. D'ailleurs en Italie ces problèmes ne se sont jamais posés et personne en Ligurie ne s'effraie si un marin ramène au pays une épouse noire. Personne ne va la toucher avec un doigt humide de salive pour voir si le noir s'en va, et personne ne croit que le noir va déteindre sur les draps.

Un silence de plusieurs semaines

Les lecteurs les plus fidèles de ce blog auront certainement remarqué que le silence régnait sur Paris-Tirana. A vrai dire, le travail de préparation pour un séminaire que j'ai donné ce lundi 7 avril à l'EHESS m'a pris tout mon temps et toute mon énergie de synthèse, si bien que je n'avais plus matière à écrire dans ce blog, ni dans l'autre d'ailleurs... Du coup, j'ai raté le coche de l'invitation faite à l'Albanie d'entrer dans l'OTAN mais j'aurais l'occasion d'en reparler... Mille excuses donc à ceux qui attendaient quelque chose de nouveau ! Le blog reprend maintenant sa place dans mon emploi du temps.

mercredi 12 mars 2008

Zizek et l'imaginaire des Balkans

Photo : Institute for Human Sciences (Flickr)


Le dernier ouvrage paru en français de Slavoj Zizek, au titre un peu trompeur (Fragile absolu. Pourquoi l'héritage chrétien vaut-il d'être défendu, Flammarion, 2008), est comme d'habitude avec ce philosophe slovène, d'un contenu très riche et pousse à la réflexion. Le premier chapitre concerne particulièrement les Balkans ("Pour en finir avec le fantôme des Balkans") et je vous en donne ici les passages les plus marquants. Des extraits à méditer pour quiconque entend travailler ou même parler des Balkans et un point de vue que je partage complètement depuis le début de mes recherches sur l'Albanie :

"Un des principaux clichés sur les Balkans consiste à en faire une région européenne singulièrement hantée par les "revenants", n'oubliant ni n'apprenant rien, encore absorbée dans des conflits multiséculaires alors que le reste de l'Europe s'est engagé depuis longtemps dans un rapide processus de mondialisation. Nous rencontrons pourtant ici un premier paradoxe. Tout se passe comme si les Balkans jouissaient aux yeux de l'Europe d'un statut spectral particulier : les Balkans postyougoslaves - cette vraie spirale de passions ethniques (auto)-destructrices - ne sont-ils pas à l'exact opposé, presque une sorte de négatif photographique, d'une coexistence ethnique et communautaire tolérante, une sorte de rêve multiculturaliste qui aurait tourné au cauchemar ? Les délimitations géographiques des Balkans, aussi mouvantes qu'indéterminées, sont un indice de ce statut spectral. Il semble bien, en effet, qu'il n'existe pas de réponse définitive à la question "Où comment les Balkans ?" : les Balkans sont toujours ailleurs, toujours un peu plus au sud-est...
Du point de vue serbe, ils commencent là, au Kosovo ou en Bosnie ; les Serbes se présentent comme les défenseurs de la civilisation chrétienne contre l'Autre de l'Europe. Du point de vue croate, ils commencent avec la Serbie orthodoxe, despotique et byzantine à laquelle la Croatie oppose les valeurs démocratiques occidentales. Pour nous, Slovènes, ils commencent en Croatie : on se perçoit comme le dernier rempart de la Mittleeuropa pacifique. Pour beaucoup d'Italiens et d'Autrichiens, ils commencent en Slovénie, l'avant-poste occidental des hordes slaves. Pour certains Allemands, l'Autriche, de par son histoire, est déjà entachée de cette corruption et de cette inefficacité typiquement balkaniques [...].
Dans le cas des Balkans, ce déplacement de la frontière, aussi énigmatique que multiple, démontre clairement que nous n'avons pas affaire à une géographie réelle, mais à une cartographie imaginaire qui projette sur l'espace réel l'ombre de ses propres antagonismes idéologiques déniés - exactement comme Freud le dit de la localisation des symptômes dans l'hystérie de conversion, qui procède d'une carte anatomique autre, imaginaire, projetée sur le corps physique. Les Balkans ne sont toutefois pas seulement le fantôme de l'Europe au sens où ils représenteraient un reste persistant de son propre passé dénié. Il est peut-être bien plus important de comprendre que c'est précisément parce que "les Balkans" fonctionnent comme une entité spectrale qu'ils nous permettent de saisir - analytique du fantôme... - les différents modes par lesquels s'exprime aujourd'hui le racisme. Dans un premier temps, c'est le bon vieux rejet de l'Autre balkanique (despotique, barbare, orthodoxe, musulman, corrompu, oriental...) au nom des valeurs authentiques (occidentales, civilisées, démocratiques, chrétiennes). Puis, c'est un racisme qu'on dira réflexif, politiquement correct : les Balkans sont le lieu des horreurs ethniques et de l'intolérance, des passions guerrières primitives, à l'opposé donc du processus libéral-démocratique à l'oeuvre dans les post-Etats-nations dont la vocation est de résoudre les conflits par la négociation rationnelle, le compromis et le respect mutuel. Le racisme, ici, est élevé à la puissance deux : attribué à l'Autre, alors que nous occupons la position confortable de l'observateur neutre et bienveillant, à proprement parler consterné par les horreurs qui se déroulent "là-bas". Enfin, on peut repérer un racisme inversé : il consiste à célébrer l'authenticité exotique de l'Autre balkanique. Ce sont les Serbes, par exemple, qui, en dépit de tout et à l'inverse de ces Européens occidentaux, inhibés et anémiés, continuent de faire montre d'une prodigieuse envie de vivre." (p. 11-14)
Que l'on songe maintenant aux analyses alarmistes des médias qui ont suivi la déclaration d'indépendance du Kosovo, et on retrouvera les conclusions de Slavoj Zizek : la peur d'une inévitable explosion de violence interethnique (qui n'a pas eu lieu), la crainte d'une propagation à toute la région et même aux autres régions, etc. Comme si, parce qu'il s'agissait des Balkans, tout devait finir dans le sang. De même, la recherche de certains d'aspects "typiquement typiques" des pays balkaniques tournent parfois au ridicule. Je n'ai par exemple jamais réussi à comprendre ceux qui ne retiennent de la musique albanaise que les polyphonies folkloriques (que je trouve d'ailleurs particulièrement inaudibles). Pour moi, ils ratent tout le côté festif de la musique albanaise, bien plus plaisant à mes oreilles. Ils nient également la modernité de la scène musicale albanaise : certains groupes de rap comme West Side Family sont tout simplement géniaux dans leur genre. Et puis, bizarrement, je n'ai pas rencontré en Albanie beaucoup de gens qui écoutaient ces fameuses polyphonies... Cette tendance à ne vouloir retenir que ces dernières entre bien dans le processus décrit par Zizek : il s'agit de faire survivre les traces d'époques anciennes comme si rien n'avait changé en Albanie, comme si la seule culture albanaise était celle qui n'est pas encore entré dans la modernité, alors que personnellement je considère cette modernité comme un élément essentiel de l'identité albanaise actuelle.

jeudi 28 février 2008

Athéisme et laïcité

Extrait du blog "croyances/incroyances"

[...]

Un président de la République peut-il parler de Dieu et quelles conséquences son discours peut-il avoir sur l'équilibre de la laïcité ? Derrida voit juste en soulignant que Dieu n'est pas mentionné dans la constitution. Ce n'est pas le cas dans d'autres pays : les Etats-Unis ont repris le nom de Dieu jusque dans leur devise (God bless America) ; l'Afrique du Sud (c'était l'exemple de Derrida) dans son préambule implore la protection divine (May God protect our people) ; le Canada reconnaît dans sa constitution "la suprématie de Dieu" ; l'Allemagne et la Suisse font également référence à Dieu. Les exemples pourraient encore se multiplier et nous conduire jusqu'à l'Albanie démocratique. Alors que le régime communiste d'Enver Hoxha en avait fait "le premier Etat athée au monde" en interdisant la religion en 1967 et en l'inscrivant dans la constitution de 1976, la nouvelle constitution démocratique, adoptée en 1998, mentionne qu'elle a été rédigée avec "foi en Dieu et/ou aux autres valeurs universelles".

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mercredi 27 février 2008

Croire, ne pas croire


Un panda en peluche pendu à l'étage d'une maison en construction. La photographie a été prise par mes soins en août 2007 à Korça (Albanie). Elle pose très bien la question de la coexistence entre croyance et incroyance. Lors de mon premier séjour en Albanie, en 2004, j'avais remarqué la présence, sur certaines maisons de Tirana, de peluches ou de poupées accrochées à une fenêtre ou à un balcon. Ne disposant pas encore de la clé d'interprétation, je n'y voyais alors que des jeux d'enfants, même si je m'étonnais du manque de réaction des parents laissant traîner négligemment ces jouets recouverts rapidement de la poussière des rues. D'ailleurs, personne dans mon entourage albanais ne s'étonnait de ce laisser-aller. Ils pouvaient passer plusieurs fois par jour devant sans vraiment s'en soucier, sans réagir. C'est un peu plus tard que j'appris la signification, ou plutôt devrais-je dire, l'utilité de cette pratique. Il s'agit en réalité de protéger la maison contre le mauvais oeil. La poupée ou la peluche, par la curiosité qu'elle inspire, détourne le regard du porteur du mauvais oeil vers elle, préservant par ce biais la maison. J'ai commenté sur le blog Paris-Tirana un article de Kristin Peterson-Bidoshi à ce sujet et je vous y reporte pour plus de détails.
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mercredi 20 février 2008

Le nouveau drapeau du Kosovo : premières diffusions sur Internet

En déclarant l'indépendance ce dimanche 17 février 2008, le gouvernement kosovar a également présenté le nouveau drapeau du Kosovo. Jusque là, la population albanophone du Kosovo se rassemblait derrière le drapeau rouge à aigle bicéphale noir de l'Albanie. Tant que le Kosovo n'était pas indépendant, la chose allait de soi, le drapeau albanais prenant une signification plus ethnique que nationale. Cependant, il était hors de question pour la communauté internationale d'accepter un même drapeau pour deux Etats tant le risque de confusion était grand mais également la crainte de la fondation d'une grande Albanie.
En juin 2007, le gouvernement kosovar a donc lancé un concours pour la création du nouveau drapeau, le lauréat recevant la somme de 10 000 euros. Les règles fixées étaient de dessiner un drapeau simple (pouvant être reproduite par un enfant de six ans), sans devise, devant refléter les aspirations européennes et euroatlantiques du Kosovo et surtout ne pas rappeler trop le drapeau albanais afin de ne pas blesser les différentes minorités composant le nouvel Etat.
Le drapeau sélectionné, créé par Mentor Shala et Besnik Nuli, a été légèrement modifié pour donner le drapeau final. Celui est de fond bleu, avec en son centre la silhouette géographique du Kosovo (de couleur jaune) surmonté de six étoiles blanches. La couleur bleu rappelle immédiatement le drapeau européen. Les six étoiles représentent les six communautés présentent au Kosovo : Albanais, Serbes, Roms, Turcs, Bosniaques et Gorans. Certains ont lu dans la présence de ces étoiles l'unité du peuple albanais réparti dans six pays (Albanie, Kosovo, Macédoine, Serbie, Montenegro, Grèce), agitant de nouveau le spectre de la Grande Albanie. Cependant, cette interprétation ne tient pas la route si on se réfère à la première version qui ne comportait que cinq étoiles, dont une plus grande que les autres pour représenter la majorité albanaise (90 % de la population).

La question est maintenant posée de l'adoption de ce nouveau drapeau par les Kosovars habitués au drapeau albanais. Les images de liesse après la déclaration d'indépendance aussi bien au Kosovo qu'en Albanie mais aussi dans les pays d'immigration comme les Etats-Unis (notamment sur Time Square) ont principalement montré des drapeaux albanais (avec des drapeaux américains et quelques européens). Le fait que le nouveau drapeau n'ait été dévoilé que le 17 février explique cela, la fabrication et la distribution ne s'étant pas faite en nombre suffisant. C'est pourtant ce jour-là que les bâtiments officiels ont hissé le nouveau symbole national (voir la vidéo en bas de page).

C'est sur Internet qu'a commencé réellement la diffusion et l'acceptation de ce nouveau drapeau (suivi immédiatement de ses premières contestations).
Le bal a semble-t-il débuté sur Flickr. Dès le 17 février, le drapeau est mis en ligne par plusieurs personnes dans les photos partagées (ici, ici et ici) pour être aussitôt détourné en y intégrant l'aigle à deux têtes. Toutefois, le nouveau drapeau est aussi pris parfois comme avatar. D'autres photos, le plus souvent émanant de l'émigration, ont des titres plus éloquents : There's no substitution for the Albanian Flag !
Le site marchand eBay n'a pas tardé non plus. Dès le 18 février, des drapeaux kosovars ont été mis en vente (en provenance des Etats-Unis et d'Albanie) ainsi que des objets dérivés, portant ou non la date du 17 février 2008 : magnets, mugs, tapis de souris !
Sur YouTube, le nouveau drapeau est également mis en scène : dès le 17 février, mis à l'écran avec de la musique populaire, puis le 18 février avec les explications des différents symboles. Le 17 février, les erreurs sont encore possibles. Ainsi cette vidéo présentant le drapeau avec comme fond musical l'hymne national albanais ("L'Hymne au Drapeau") mais avec les six étoiles aussi jaunes que la carte du Kosovo, erreur immédiatement signalée dans un commentaire... Le changement de drapeau sur les bâtiments officiels a aussi été filmé et mis en ligne par des amateurs. Cette vidéo nous montre d'ailleurs le très bon accueil fait au nouveau drapeau, son déploiement étant acompagné du mot "Indépendance" scandé par la foule. Mais YouTube est aussi le lieu de contestation du nouveau drapeau, certains préférant encore le drapeau albanais.
Certains blogs ont aussi repris le nouvel emblème.
Enfin, dernier terrain d'observation, Facebook a lui aussi vu l'apparition du nouveau drapeau. La plupart des principaux groupes portant sur le Kosovo (pro-albanais) ont adopté l'emblème national, le faisant parfois cotoyer le drapeau albanais.
Toujours concernant Facebook, plus que l'adoption du drapeau, c'est un nouveau phénomène qui a attiré mon attention, phénomène peut-être unique pour l'instant (si quelqu'un a d'autres exemples, qu'il me les signale) : celui de la recherche de la reconnaissance d'un nouvel Etat par Facebook. Des membres kosovars ont en effet créé un groupe réclamant la création d'un network "Kosova" sur Facebook, celle-ci étant considérée comme une forme de reconnaissance. En effet, jusqu'à maintenant les kosovars albanophones s'inscrivaient plutôt sous le network"Albania". Ceci rejoint les remarques que j'avais précédemment faites sur les enjeux des identités ethniques sur Facebook qui seraient intéressant à étudier de près.

Toutes ces remarques vont dans le sens d'une acceptation du nouveau drapeau, malgré quelques réticences bien présentes. Si Internet joue un rôle ici, c'est sans doute dans la visibilité immédiate de l'emblème choisi et sa diffusion quasi instantanée aux quatre coins du monde. Tout ceci reste évidemment encore à observer puisque l'évènement est très récent...



Le nouveau drapeau sur un bâtiment officiel d'une petite commune de province (Kosovo, 17 février 2008)

lundi 18 février 2008

Kosovo : questions/réponses sur une indépendance attendue

Comme vous le savez déjà, hier (17 février 2008), le Kosovo a unilatéralement déclaré son indépendance. La manière dont la presse française traite de l'évènement est à mes yeux pleine d'a-priori et de méconnaissance de la situation locale, et sans doute, pour certains médias, teintée de parti-pris. Il n'est pas trop dans l'habitude de ce blog de céder à la tentation de faire un travail de journaliste. Cependant il me semble qu'un évènement de ce genre ne peut pas rester sans un début sérieux d'analyse, c'est pourquoi je me permettrais ici quelques remarques pour faire entendre une voix peut-être moins alarmiste que ne l'est actuellement la presse.

Le Kosovo va-t-il basculer de nouveau dans la violence ?

La question est cruciale car c'est l'équilibre de la région qui est en jeu. Et c'est justement parce que cet équilibre est en jeu que je suis tenté de répondre par non. En effet, ni les Kosovars albanophones, ni les Serbes n'ont intérêt à voir revenir la violence sur le terrain du Kosovo. D'un côté, le nouvel Etat attend tout de l'Europe et cette dernière a répondu à ses attentes en envoyant une importante mission sur place pour l'aider à mettre en place cette nouvelle démocratie (et à en contrôler les premiers pas). En cas de non-respect des minorités, il est évident que l'Europe retirerait immédiatement son soutien aux autorités locales. Or, dans l'état actuel des choses, le Kosovo ne peut vivre son indépendance que grâce au soutien européen. D'un autre côté, la Serbie a clairement affiché son ambition d'entrer un jour dans l'Union Européenne. Le peuple serbe a d'ailleurs voté (certes de justesse) pour le candidat pro-européen lors des dernières élections. Cette route vers l'Europe sera longue (d'autant qu'elle est liée également à l'arrestation de criminels de guerre) mais il semble clair que Bruxelles essaye de jouer l'intégration européenne de la Serbie contre l'indépendance du Kosovo et que les Serbes n'auront pas d'autre choix à terme que de s'y résoudre.
Il reste cependant un point de tensions qui pourrait être explosif : celui des marges ultranationalistes, aussi bien du côté des Serbes (de Serbie et du Kosovo) que du côté des Albanais du Kosovo, et précisément autour des zones de cohabitation comme Mitrovica. A cause d'éléments incontrôlés, il pourrait y avoir quelques violences (on a pu en voir quelques exemples hier avec les grenades jetées sur des batiments internationaux à Mitrovica) mais qui pourraient être facilement circonscrites si la force internationale présente sur place est efficace.


L'indépendance du Kosovo va-t-elle encourager les séparatismes ?

L'hypothèse selon laquelle l'indépendance du Kosovo pourrait faire tâche d'huile et encourager les séparatismes me paraît à bien des égards dépourvue de sens. La crainte semble d'ailleurs née plutôt des déclarations de la diplomatie russe menaçant de reconnaître l'indépendance d'autres régions séparatistes dans le monde que d'un danger réel. Il faut toutefois relativiser la situation. Comparer le Pays Basque, la Catalogne ou (pourquoi pas ?) la Corse au cas du Kosovo relève d'un raccourci vertigineux. En effet, avant cette déclaration d'indépendance, le Kosovo a connu la guerre, les exactions contre les populations civiles faisant des milliers de morts, des villages détruits et brûlés et enfin l'intervention d'une force armée internationale qui a dû bombarder Belgrade et les positions serbes pour faire reculer les troupes de Milosevic. Cette guerre (gagnée par l'Otan et l'UCK) s'est terminée par une administration internationale du Kosovo, offrant une large autonomie à la province et préparant de fait l'indépendance. Jusqu'à maintenant, il ne semble pas que les nationalistes basques ou catalans aient livré de tels combats ni subi de telles pertes et encore moins qu'ils n'aient reçu le soutien d'une telle force internationale. Le cas du Kosovo ne crée donc pas un précédent utilisable pour les prétentions séparatistes d'Europe occidentale. Il faudra par contre surveiller avec vigilance la situation dans les républiques du Caucase, là même où la Russie a menacé d'accomplir ses représailles diplomatiques.


Doit-on craindre la création d'une Grande Albanie ?

Le spectre d'une grande Albanie est agitée depuis le début des négociations autour de la question du Kosovo par les opposants à son indépendance. Cependant, aujourd'hui, tout indique que cette crainte n'est pas fondée. Tout d'abord le gouvernement albanais a toujours été très clair à ce sujet : si les Albanais doivent un jour être tous réunis dans le même Etat, ce sera dans l'Union Européenne. Autrement dit, seule la disparition des frontières après l'intégration de la région à l'Europe permettra aux Albanais d'être réunis. D'où le rôle croissant que devra jouer Bruxelles dans cette région et l'intérêt réel des Albanais pour l'Europe. D'autre part, ces dernières semaines, le gouvernement kosovar a commencé à tendre la main vers la minorité serbe affirmant que le Kosovo se construira de façon multiethnique. Cette volonté, sans doute le fruit des pressions internationales, montre toutefois que l'idée d'une Grande Albanie n'est pas à l'ordre du jour. L'abandon même du drapeau albanais rouge avec l'aigle à deux têtes pour un drapeau plus neutre à fond bleu portant en son centre la silhouette géographique du Kosovo surmontée de six étoiles, en est un autre signe. Enfin, même si des tensions sporadiques persistent autour de Tetovo, les Albanais de Macédoine ont fait le choix de participer au gouvernement macédonien, montrant leur volonté de rester dans la République de Macédoine.


Comment se présente l'avenir pour le Kosovo ?

Curieusement, c'est la question oubliée par tous les journalistes... Il faut dire que la question appelle plus d'interrogations que de réponses. Le premier souci sera d'obtenir une véritable reconnaissance internationale. En effet, tant que la Russie ne reconnaîtra pas le nouvel Etat, on voit mal comment le Kosovo pourra s'intégrer aux instances internationales dépendant de l'ONU puisque les Russes disposent d'un droit de veto au Conseil de Sécurité. Là aussi, la solution passera peut-être par l'Europe qui risque d'être pour les prochaines années la seule instance internationale qui pourra se poser librement comme interlocuteur du Kosovo. La deuxième question est celle de la viabilité économique du Kosovo. Si, comme c'est probable, la Serbie boycotte une grande partie de l'économie kosovare, alors il faudra développer les échanges avec la Macédoine et l'Albanie. Le projet d'autoroute reliant Durrës, sur la côte adriatique albanaise, à Prishtina, capitale du Kosovo, est d'ailleurs en cours. Il reste à savoir de quoi sera faite l'économie kosovare. Dans ce domaine, tout reste malheureusement à construire et il est probable que dans les années qui viennent, à l'instar de ce que font les Italiens avec l'Albanie, des pays d'Europe occidentale délocalisent une partie de leur production vers le Kosovo pour profiter d'une main d'oeuvre moins chère. D'un point de vue politique, la présence d'une mission européenne dans les nouvelles instances étatiques devrait permettre l'établissement d'une démocratie solide. Il faudra toutefois être vigilant sur les passerelles toujours possibles entre milieux mafieux et monde politique.

jeudi 7 février 2008

Artistes albanais en ligne : Ilir Butka

Comme promis il y a quelques semaines, je continue à vous présenter des artistes albanais dont vous pouvez consulter des oeuvres sur le Net. Aujourd'hui, je vous renvoie à Ilir Butka, peintre, photographe et vidéaste. Né en 1965, formé à l'Académie des Beaux-Arts de Tirana à la toute fin du régime communiste, il est aujourd'hui un artiste reconnu, ayant exposé en Albanie et en Italie, membre de la Commission albanaise du film, ancien directeur du Festival International du Film de Tirana et actuellement professeur dans l'Académie qui l'a formé. Il se caractérise par son esprit d'innovation, réalisant des films expérimentaux mais aussi des oeuvres plus accessibles comme des clips. Il est l'un des fondateurs de la première société de production ayant utilisé la technologie digitale en Albanie. Vous pourrez en savoir plus sur lui grâce à son site : illirbutka.com. Il y propose quelques peintures et photos qui résument bien son art.
Pour ma part, je vous présenterais ici deux videos qui composent les deux épisodes d'une même oeuvre, présentée lors d'une exposition collective à la Galerie Nationale d'Art de Tirana en mai 2007. Je trouve ces vidéos tout à fait intéressantes par leur approche trouble du souvenir. Les images sont récentes, tournées peu de temps avant l'exposition, et pourtant la musique, le travail de l'image noir-et-blanc donne l'impression d'un souvenir lointain. La première vidéo est en ce sens, je trouve, extrêmement bien réussie.


mardi 5 février 2008

Genre et identité chez les migrants albanais de Grèce

Je vous signale la publication récente d'un article fort intéressant de Helen Kambouri (Panteion University of Athens) dans l'European Journal of Women's Studies consacré aux rapports entre genre et identité chez les immigrés albanais de Grèce.

  • KAMBOURI (Helen), "Femine Jobs/Masculine Becomings. Gender and Identity in the Discourses of Albanian Domestics Workers in Greece", European Journal of Women's Studies, vol. 15, n°1, 2008, p. 7-22.
Abstract : Although there has been significant academic interest in the complex relationship between gender and migration, the relevant literature often focuses on women as victims of trafficking, sexism and racism in the host and sending societies. This article discusses instead the question of gender and migration as an open field of contestation within which transitory and incomplete identities are performed. Based on a series of focus group discussions with Albanian women working in the domestic sector in Athens, the article documents the emergence of a discourse of `becoming masculine' while performing typically `feminine tasks'. Drawing from Judith Butler's theoretical challenge to subject formation, the analysis traces the development of gender relations within discourse. While Albanian women are doubly disadvantaged in the mind—body relationship (first, because as migrants they are associated with manual, unskilled tasks, and second, because as women they are limited to the confines of private, domestic activities), they gradually come to perform roles that redefine the space of domesticity where the limits between men/women, private/public and migrants/nationals lie.

lundi 4 février 2008

Archives audiovisuelles albanaises en ligne

Les Archives Centrales Albanaises du Film (AQSHF) ont décidé de mettre en ligne, en collaboration avec l'institut italien Luce, un ensemble très intéressant de documents audiovisuels de l'époque communiste. Au total ce sont un peu plus de 380 films documentaires qui sont annoncés pour être mis gratuitement à la disposition du public. Le site (http://albania.archivioluce.com) propose un classement chronologique des oeuvres et une recherche par mot-clés (en italien, anglais et albanais). L'ensemble s'avère être un outil indispensable à qui veut étudier la propagande visuelle du régime communiste albanais.
A noter que le site albania.archivioluce.com propose également un reportage italien de 21 minutes sur l'Albanie, tourné en 1937. D'autre part, le site de l'AQSHF propose, de son côté, quelques vidéos en ligne, dont le plus ancien film conservé dans son fonds, datant de 1914 et tourné par des autrichiens dans les rues de Durrës.

vendredi 1 février 2008

Les Albanais de Paris et la rue Monsieur le Prince (2)

En parcourant le journal de Besnik Mustafaj publié sous le titre Pages réservées. Un Albanais à Paris (Paris, Grasset, 1996), portant sur les années 1994-1995 alors qu'il était ambassadeur à Paris, je me suis aperçu qu'il fallait rectifier légèrement le témoignage d'Enver Hoxha (j'ai envie de dire comme d'habitude) que j'avais indiqué précédemment. En effet, Besnik Mustafaj a reçu à Paris l'étudiant qui avait hébergé Enver Hoxha en 1933. On s'aperçoit alors que le nom donné par le dictateur albanais n'est pas le vrai nom. Il s'agit en fait de Hasan Jero et non de Qemal Karagjozi. On obtient également une précision sur l'emplacement de l'hôtel ayant abrité les deux jeunes hommes. Il se situerait au 65 de la rue Monsieur le Prince, donc l'immeuble à côté du cinéma "Les 3 Luxembourg". Comme le texte est intéressant en lui-même (à prendre peut-être également avec précaution sur certains points), je vous le donne ici :

[Hasan] Jero vivait alors dans une pension, 65 rue Monsieur le Prince, avec un autre étudiant albanais. Au coeur du Quartier Latin, a-t-il dit tout fier en nous guidant pour aller la visiter. Un jour, l'un de ses amis, étudiant albanais lui aussi, pria Jero d'aider un de leurs concitoyens dont la bourse d'étude était interrompue à Montpellier. il s'appelait Enver Hodja. Il était monté à Paris sans un sou en poche et sans aucun projet d'avenir. hasan Jero ne le connaissait pas et n'avait jamais entendu parler d'Enver Hodja. Mais il accepta de l'aider. Il paierait le restaurant.
- Solidarité naturelle d'étudiants et surtout envers un compatriote, dit Jero sans aucun regret. Un sourire espiègle planait sur son visagze tiré.
Ses conditions de vie le lui permettaient. Jero était fils d'une famille aisée. Cela dura environ cinq mois.
Temps suffisant pour faire connaissance avec Enver Hodja. Pour apprendre que sa bourse n'avait pas été interrompue par l'Etat albanais en raison d'une quelconque activité politique déplaisante, comme il le prétendrait plus tard dans ses nombreuses autobiographies, mais parce qu'il n'avait réussi aucun examen. Durant ces deux ans, il ne s'était présenté devant aucun jury à l'Université de Montpellier. Ces cinq mois lui permirent aussi d'apprendre une chose encore plus grave, que plus tard Enver Hodja ne supporterait pas qu'on sache. A Paris, il marchait avec une canne. Non par snobisme de dandy ou caprice de jeunesse. Il marchait avec difficulté. Au bout de quelques jours, il fut obligé de se confier à son bienfaiteur : il avait une maladie vénérienne. Jero, en tant qu'étudiant en médecine, le convainquit d'aller consulter et l'accompagna plusieurs fois à l'hôpital Broca. A ses frais bien sûr.
Ils allaient se retrouver sans tarder. Dans le même camp, naturellement : l'antifasciste. Et ils allaient en sortir vainqueurs.
Quand, douze années après le départ du 65 rue Monsieur le Prince, Enver Hodja fut devenu l'homme le plus puissant d'Albanie [...], il n'oublia pas le bienfaiteur de ses temps difficiles et le récompensa en le jetant en prison avec l'accusation intolérable : espion des services secrets français. Il n'avait pas besoin de preuves. Il le connaissait personnellement. Sous la même accusation et de la même manière, il condamna également le traducteur Jusuf Vrioni. Et la plus grande partie de ceux qui avaient étudié en France dans les années trente, période qui devait coïncider avec celle de la formation communiste d'Enver Hodja. C'est pourquoi les témoins inopportuns du genre de Hasan Jero devaient disparaître. Le nouveau maître du pays devait se construire un passé en accord avec les intérêts d'un pouvoir qu'il visait de garder jusqu'à la fin de sa vie. (p. 66-67)

jeudi 31 janvier 2008

Les Albanais de Paris et la rue Monsieur Le Prince

Quand le Centre d'Anthropologie Religieuse Européenne, dont je faisais alors partie, s'est installé rue Monsieur Le Prince (dans le 6ème arrondissement), j'étais loin d'imaginé que nous nous rapprochions d'un des lieux de sociabilité des Albanais de Paris dans l'Entre-deux-guerres. Deux témoignages autobiographiques ouvrent en effet cette piste.
Le premier, auquel je n'ai au début apporté que peu de crédit étant donné le manque de fiabilité historique attribué à l'auteur, est celui que donne Enver Hoxha dans son livre de souvenirs intitulé Années de jeunesse (édité à titre posthume en 1988 par les éditions "8 Nëntori") et dans lequel il revient sur son séjour en France. A son arrivée à Paris (en 1933), il dit s'être installé dans un hôtel situé rue Monsieur Le Prince, partageant sa chambre avec un certain Qemal Karagjozi (p. 206-207). Celui-ci, arrivé avant lui à Paris, lui donne alors quelques combines pour se rendre la vie plus facile :
- Ici à Paris il faut tout apprendre. Quant à la bouftance, dit Qemal, on ira becqueter là où les autres copains et moi allons, "chez Lazare".
- Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? demandai-je, parce que je pensais aussi aux jours difficiles qui pouvaient venir.
- C'est un "Albanoche" de Përmet, il parle français comme les bicots [NdT : en français dans le texte], mais il n'a pas mauvais coeur. Si on tarde à le payer, il ne te force pas ; si tu dépasses un mois ou un mois et demi, il te sert seulement une soupe et un morceau de pain, si tu tardes deux mois, il te dit : "Fourre-toi dans la cuisine et fais la vaisselle, tu boufferas ensuite". (p. 208)
Et il poursuit :
Nous allâmes donc ce jour-là déjeuner chez "Lazare", nous y rencontrâmes le docteur Remzi Fico, Sinan Imami, etc. Nous serrâmes la main de Lazare, qui me demanda :
- Tu viens d'arriver à Paris ? d'où es-tu ?
- De Gjirokastër, étudiant ! lui répondis-je.
- Nous sommes tous des "pays". Il y a ici un tas de garçons de Gjirokastër!"
[après le repas, Enver Hoxha discute avec Lazar]
- Lazo, poursuivis-je, en lui versant un acompte de 400 francs, il se peut que parfois je tarde à te payer, tu me feras quelquefois un peu crédit.
- Tu n'es ni le premier ni le dernier, me répliqua-t-il et, en riant, il ajouta : Le vieux Lazare en a vu de toutes les couleurs avec les étudiants. (p. 209)
A noter que l'auteur mentionne l'existe d'un autre restaurant albanais à Paris, sans en préciser l'adresse, tenu par le frère d'un certain Qazim Mulleti.

Le deuxième témoignage vient corroborer les dires d'Enver Hoxha sur l'existence d'un lieu de sociabilité pour les Albanais de Paris dans la rue Monsieur Le Prince. Il s'agit des mémoires de Shefqet Ndroqi, déjà présenté ici. Fin mars 1939, celui-ci lit dans le journal le risque que court l'Albanie d'une occupation italienne. Il nous raconte :
Cette nouvelle m'a troublé et même alarmé. Bien entendu, j'en ai immédiatement parlé avec Hiqmet, puis, tous deux, nous avons rencontré d'autres collègues présents à Paris, pour les prévénir que nous allions organiser une réunion rue Monsieur Le Prince, au restaurant Llazar, un albanais de Permet. Le lendemain, tous les étudiants albanais en cours de spécialisation à Paris étaient réunis. Il y avait aussi d'autres Albanais s'y trouvant occasionnellement, comme le Dr. Ymer Dishnica et Fiari Dishnica, Burhan Juka, Muçi Koço Koto et son gendre, Petrit Hoxha et Murrat Kalludhi, en tout une trentaine de personnes. (p. 24)
La réunion déboucha sur une lettre des étudiants albanais de Paris adressée au roi Zog, affirmant qu'ils étaient prêts à rentrer au pays pour combattre à ses côtés. La lettre fut confié à Burhan Juka, fils du Ministre des Affaires étrangères.

Ces deux témoignages concordent donc dans l'idée d'un lieu de réunion des Albanais de Paris rue Monsieur le Prince, dans un restaurant tenu par un albanais de Permet, prénommé Lazar ou Llazar. Il reste donc à identifier ce personnage, les raisons et les circonstances de son installation à Paris au coeur du quartier latin, mais aussi à identifier précisément le lieu dans rue Monsieur Le Prince. Malheureusement, je n'ai pas pour l'instant d'autres informations mais je serais heureux si quelqu'un ayant connu ce restaurant personnellement ou en ayant entendu parler me donne les informations en sa possession. Cela contribuerait à écrire l'histoire de l'immigration albanaise à Paris dans les années 30...



lundi 28 janvier 2008

Enver Hoxha était un dictateur (ou comment écrire pour ne pas dire grand chose)


La parution du livre d'Yves Pouliquen, de l'Académie française, intitulé Le Médecin et le Dictateur (Paris, Odile Jacob, 2008, 176 p.) me donne l'occasion de soumettre quelques réflexions sur le traitement de la dictature albanaise dans la littérature scientifique ou mémorielle.
Yves Pouliquen, ophtamologiste réputé, nous livre ses souvenirs concernant sa rencontre avec Enver Hoxha. Parti en 1979 pour le soigner (ou plutôt l'examiner), il séjourne quelques jours en Albanie (Tirana et Durrës) et s'entretient à deux reprises avec le dirigeant albanais. Pour être franc, ses souvenirs n'ont en réalité que peu d'intérêt. Il faut attendre la page 50 pour voir notre médecin débarquer en Albanie, ce qui enlève déjà pas mal de contenu. On est certes heureux de voir comment les autorités albanaises prennent contact avec un médecin français mais le reste est assez décevant. Monsieur Pouliquen nous ressert la description classique de l'Albanie : un pays accueillant, étrange avec ses bunkers poussant comme des champignons, mais aussi opprimé sous le joug dictatorial. La rencontre avec Enver Hoxha ne nous apprend rien : il décrit un personnage craint par son entourage, francophile et doctrinaire. Tout cela, nous le savions déjà. Quiconque s'intéresse depuis un certain temps à l'Albanie n'y apprendra donc pas grand chose.
De plus, la vision développée par Yves Pouliquen est encore celle de la guerre froide. Il oppose sans cesse l'Occident et l'Est, vantant la supériorité de l'Ouest sur une Europe de l'Est vouée inévitablement à la chute. Cette analyse téléologique aurait pu être atténuée par la lecture de La Pensée captive du dissident polonais Czeslaw Milosz dont la consultation s'impose à tous ceux qui veulent comprendre l'univers mental des régimes communistes.
Le problème le plus important du livre d'Yves Pouliquen est sans doute la manie qu'a l'auteur de mélanger ses souvenirs personnels (souvenirs portant sur 3 jours, rappelons-le) et les lectures sur l'Albanie qu'il a pu faire les années suivantes. Ce qu'il a pu noter lors de son voyage, il l'analyse immédiatement avec ce qu'il a appris ensuite sur la situation albanaise, ce qui, méthodologiquement, fausse son témoignage et le rend même assez plat.

Car dire qu'Enver Hoxha était un dictateur, ce n'est pas dire grand chose. Ici s'ouvre un débat pour les sciences sociales : comment analyser une dictature ? On a trop l'habitude de prendre pour cette analyse deux biais : l'explication totalitaire et la personnification du pouvoir en un seul homme.
Pour le premier point, si on ne peut nier l'existence de régime totalitaire, le concept de totalitarisme ne peut être un concept explicatif. La notion de totalitarisme telle que l'a développée Hannah Arendt est avant tout une idée philosophique. Elle est l'antinomie de la démocratie telle qu'elle a pu être appliquée dans les régimes communistes ou fascistes. Elle est la description générale d'un système politique, une description établie dans un contexte précis (celui de l'après-guerre et de la guerre froide). Cependant, résumer un régime comme totalitaire n'est pas suffisant pour l'analyser. Au contraire, cela élude fortement l'étude des rouages institutionnels et idéologiques propres à chaque régime. Comme le fait si bien remarquer Slavoj Zizek, "loin d'être un concept théorique pertinent, la notion de "totalitarisme" est une sorte de subterfuge ; au lieu de nous donner les moyens de réfléchir, de nous contraindre à appréhender sous un jour nouveau la réalité historique qu'elle désigne, elle nous dispense du devoir de penser, et nous empêche même positivement de le faire" (Vous avez dit totalitarisme ? Cinq interventions sur les mésusages d'une notion, Amsterdam, 2004, p. 13). Il me semble donc que l'étude du régime communiste albanais doit désormais dépasser l'acte dénonciateur (nous sommes tous d'accord sur la nature de la dictature) pour expliciter plus finement son fonctionnement et décrire la situation albanaise dans la deuxième moitié du XXe siècle sans arrière-pensée mémorielle.
Le premier pas à faire pour avancer vers une analyse plus fine de l'Albanie socialiste est sans doute de ne plus faire d'Enver Hoxha le seul responsable. Qu'Enver Hoxha ait été le dirigeant du Parti du Travail albanais, c'est une réalité. Qu'il ait été le seul maître ou même le seul penseur, cela n'est que l'héritage d'une propagande mettant au centre de tout le leader communiste. On sait qu'Enver Hoxha n'était pas seul, que même ses livres si nombreux ont été en fait le produit d'un travail collectif de l'Institut d'Etudes Marxistes-Léninistes de Tirana. Expliciter la dictature albanaise doit maintenant consister à mettre à jour la complexité du régime, les différents outils de gouvernance, de communication, de pensée, de maîtrise de la population et du territoire, etc...
Je laisse pour finir ce texte trop court (mais qui en appelle nécessairement d'autres), la parole au philosophe et sociologue albanais Artan Fuga, qui, sans être trop écouté, avait déjà soulevé le problème en 1998 dans son ouvrage L'Albanie entre la pensée totalitaire et la raison fragmentaire (paru chez L'Harmattan) :

"La réponse [...] qui a prédominé en Albanie jusqu'à ce jour n'a pas eu un caractère convaincant. Elle a été plutôt de nature médiatique. Elle s'appuie globalement sur des propositions psychologiques et volontaristes : "une poignée de personnes, voire une seule personne, a instauré sa dictature personnelle en Albanie, elle a menti au peuple et de force s'est imposée, et pendant 50 ans elle a installé la terreur en obligeant presque tout le monde à se résigner malgré sa propre volonté". Ainsi l'histoire n'a plus sa propre logique. Elle devient l'oeuvre de l'esprit malin d'un individu ou d'un groupe d'individus, produit de leur seul sentiment sadique, égoïste et narcissique. Une telle réponse serait injuste car elle fait de la quasi-totalité des Albanais soit des victimes, soit des opposants de l'ancien régime politique, en laissant dans l'oubli ceux qui en furent les vrais martyrs, ceux qui pour seule faute eurent leurs idéaux et qui souffrirent en prison, furent torturés dans des cachots froids et obscurs, furent fusillés avec ou sans jugement de tribunal, ceux qui payèrent la liberté de leur pensée au prix de leur déportation ou de la déportation de leurs familles et de leurs enfants au fin fond des zones ex-marécageuses du pays. Selon cette réponse, ce demi-siècle ne constitue pas une partie de l'histoire du peuple albanais. Un peuple qui ne peut pas faire l'analyse de son propre passé, voici le pire de ce qui peut lui arriver. Un peuple amnésique est destiné à être neurotique et à répéter ses expériences douloureuses. Cette réponse ne serait même pas une réponse honnête. Est-ce qu'on pourrait dire que tout le monde a agi sous la contrainte du pouvoir ? Quelle violence totalitaire obligea des milliers de personnes à gravir, à n'importe quel prix, les marches de la hiérarchie officielle de la nomenclatura ? Qui s'imposa à des centaines de créateurs pour publier leurs poèmes de type de réalisme socialiste ? Quel démon violent fit couler les larmes des centaines de milliers de personnes lors des obsèques du chef du régime, Enver Hoxha, qui fut la personnofication propre du régime ? Et, enfin, qui força violemment les participants des anti-manifestations appelées "enveriennes" dans presque tous les coins de l'Albanie, à défiler après le déboulonnage de la statue d'Enver Hoxha sur la place principale de Tirana, le 20 février 1991 ?" (p. 20-21)

jeudi 24 janvier 2008

Blog en grève

Ce jeudi 24 janvier 2008,


ce blog est en grève !



Ce blog est le fruit d'un travail qui n'est possible que grâce à l'existence d'un service public de la recherche.
En effet, en France, la production du savoir est un service public qui met les résultats de ses recherches
à la disposition de tous. Certains sites comme les blogs universitaires mais aussi des sites collectifs de publications en ligne comme Revues.org ou Persée ou d'archives ouvertes comme HAL-SHS permettent à tous les internautes de pouvoir consulter gratuitement les publications scientifiques. Dans le même temps, la plupart des sites de publications en ligne anglophones sont d'accès payant.
Il est donc essentiel que le statut de service public de la recherche soit défendu, dans l'intérêt non seulement de la recherche mais aussi de la diffusion gratuite du savoir qui est un bien collectif.
C'est pourquoi, ce blog est aujourd'hui symboliquement en grève...
Pour plus d'informations, je vous invite à vous rendre sur le site de Sauvons la Recherche et à, éventuellement, signer la pétition que fait circuler en ce moment ce collectif.

mardi 22 janvier 2008

Programme séminaire Balkans-EHESS

Je vous donne ici le programme du deuxième semestre du séminaire de Nathalie Clayer et Bernard Lory à l'EHESS.

Les SOCIÉTÉS BALKANIQUES

DE l’empire ottoman aux États-Nations

(Nathalie CLAYER - Bernard LORY)


Année 2007-2008 :

RELIGION, POUVOIR et CONSTRUCTION ÉTATIQUE

(2ème semestre)

  • 4 février 2008 : Ioannis Armakolas (University of the Aegean and University of Peloponnese), Understanding the Tuzla case: local politics during the Bosnian war
  • 18 février 2008 : Elena Astafieva (EHESS) : La Russie impériale et la querelle bulgaro-grecque
  • 3 mars 2008 : Nathalie Clayer (EHESS-CNRS) : Voix musulmanes dissidentes ? La confrérie des Tidjanis dans l’Albanie de l’entre-deux-guerres
  • 17 mars 2008 : Sia Agnastoupoulou (Université Panteios, Athènes) : Le passage de l'Empire ottoman à l'empire britannique à Chypre : logique d’ancien régime et logique moderniste coloniale
  • 7 avril 2008 : Mickaël Wilmart (EHESS) : La démocratie chrétienne en Albanie (1991-2007)
  • 5 mai 2008 : Philippe Gelez (Ecole Française dAthènes) : Se convertir en Bosnie (c.1800-1914)
Le séminaire a lieu à l'EHESS, au 54 boulevard Raspail, salle 830, de 17h à 19h.

mercredi 16 janvier 2008

Artistes albanais en ligne : Toni Milaqi

Le site Albanian Arts offre aux artistes albanais la possibilité d'exposer leurs oeuvres sur Internet. C'est un point de départ très intéressant pour explorer l'univers artistique contemporain albanais. Je vais tenter de vous présenter de temps en temps ces artistes albanais que l'on connait peu en France (à l'exception peut-être d'Anri Sala).

Toni Milaqi, peintre cubiste, est présent sur ce site mais a également développé son propre site où l'ensemble de ses oeuvres est accessible à la vue du public. Né en 1974 à Tirana, il fait des études d'art à Tirana avant de venir s'installer en Grèce en 1993. Sur son site, il a choisi de diviser ses peintures en quatre grands thèmes : peintures érotiques, à thème social, impressions et oeuvres religieuses/mythologiques, l'ensemble pouvant en réaliter s'interpénétrer. Je vous montre quelques-unes de ses toiles mais je ne peux que vous inviter vivement à vous promener dans son exposition virtuelle :


Voici un hommage aux Demoiselles d'Avignon de Picasso, intitulé "Young Company". On y retrouve les cinq personnages peints par Picasso mais dans un contexte différent, celui d'une réunion de jeunes dans une pièce qui pourrait être une chambre. Hommage au maître du cubisme, cette peinture est aussi là pour montrer que ce style est encore d'actualité.

Les "Joueurs de cartes", si le titre peut faire écho à l'oeuvre de Cézanne, représentent bien une scène familière des Balkans, le jeu de cartes entre hommes.

Le tableau ci-contre est intitulé "Téléspectateurs" et est extrêmement riche d'interprétations. Il met en scène un couple faisant l'amour observé par une icône qui pourrait être Notre-Dame du Bon Conseil, sainte patronne de l'Albanie. Le titre suggère une scène d'observation et dans la position des personnages, ce sont bien la Vierge et son enfant qui sont téléspectateurs de la scène érotique. Le peintre fait donc de la Vierge et du Christ des personnages omniscients, observant les humains, y compris dans leurs péchés. On pourrait également être tenter d'identifier l'omniscience divine comme un voyeurisme équivalent au voyeurisme des téléspectateurs devant leur télévision. Plus qu'une observation, il pourrait aussi s'agir d'une surveillance des religions sur les moeurs. Enfin, la juxtaposition des deux scènes (La Vierge à l'enfant / le couple faisant l'amour) crée un contraste évident entre la conception miraculeuse de l'enfant et sa version naturelle. Ce tableau mêle à la fois le thème religieux, la question socio-culturelle du téléspectateur face à ce qu'on lui montre et la touche érotique des tableaux de Toni Milaqi (dont certains frolent la pornographie cubiste).

Des tableaux traitent également exclusivement du thème de la foi. Cette représentation de la "Crucifixion" est également frappante. La souffrance du Christ sur la croix contraste terriblement avec les personnages dansant autour du lieu du supplice sans que l'on sache s'ils se réjouissent de cette mort par haine ou parce qu'ils ont compris que cette mort leur ouvrait le salut.


On terminera cette présentation trop rapide avec ce dernier tableau, "Saint de Dervician" où le thème religieux est mis en scène dans le cadre d'un village du sud de l'Albanie (Dervician), dont les habitants appartiennent à la minorité grecque (comme les parents de Toni Milaqi). On notera non seulement le résumé identitaire du village à ses deux églises orthodoxes mais également la présence de l'âne et du boeuf rappelant curieusement les deux animaux de la crèche...

lundi 7 janvier 2008

Les mémoires d'un médecin albanais


Jean-Paul Martineaud a publié en 2007 chez L'Harmattan l'adaptation française des mémoires de Shefqet Ndroqi sous le titre Une vie au service de la vie. Mémoires d'un médecin albanais (1914-1997).
Pendant environ 130 pages, on y suit l'itinéraire de Shefqet Ndroqi, fils d'un maire de Tirana, qui quitte l'Albanie à la fin des années 30 pour suivre des études de médecine en France (Tours, Toulouse puis Paris). Au commencement du conflit mondial, on le retrouve à l'hôpital de Fontainebleau avant qu'il ne prenne la décision de retourner dans son pays. Arrivé à Tirana en 1942, il rentre rapidement dans la résistance mais pas aux côtés des partisans communistes. Bien que son engagement dans le Mouvement pour la Légalité le classe parmi les mauvaises biographies (voir au sujet des biographies à l'époque communiste, l'article de Gilles de Rapper), son savoir de médecin et sa spécialisation dans le traitement de la tuberculose lui permettent de faire carrière après 1945. Outre son parcours personnel, Shefqet Ndroqi nous présente ici une histoire de la médecine en Albanie vue de l'intérieur. On y comprend les difficultés à mettre en place les structures nécessaires aux soins de la population (difficultés dues essentiellement au manque de moyens financiers du petit Etat albanais), on y suit les étapes du progrès (premier appareil de radiographie importé seulement en 1957), l'arrivée progressive des différents traitements et méthodes de dépistage, la recherche scientifique, les relations avec les scientifiques étrangers. La lecture de ce livre apparaît vite indispensable à qui s'intéresse au monde de la médecine dans les anciens pays communistes.
L'auteur dresse aussi le portrait de la vie de famille en Albanie sous le communisme. On est frappé encore de l'impossibilité d'échapper au contrôle de la biographie. Si peu de reproches (il y en a quand même) lui sont fait, étant donné son utilité, ce sont en fin de compte ses enfants qui ont eu à subir les conséquences de cette mauvaise biographie, entachée par son engagement auprès du Mouvement pour la Légalité pendant la Seconde Guerre Mondiale. Enfin, l'auteur, fils d'un hodja, livre quelques pensées sur la religion et mentionne son rôle dans la reconstruction de la communauté musulmane après la fin de la dictature.

    • Shefqet NDROQI, Une vie au service de la vie. Mémoires d'un médecin Albanais (1914-1997), adapté et présenté par Jean-Paul Martineaud, Paris, L'Harmattan, 2007, 138 p.

mardi 1 janvier 2008

Gëzuar New Année

Gëzuar e për shumë vjet Vitin e Ri 2008 për gjithë shqiptaret mbrenda dhe jashtë atdheut !
Lumturi, harmoni, shendet dhe pasuri paçi gjithmonë në jetë !

Happy New Year 2008 for everyone !
Happiness, harmony, health and luck for this year !

Bonne et heureuse année 2008 à tout le monde !
Bonheur, paix, santé et réussite dans tout ce que vous entreprendrez cette année !





Fishek-zjarre në Shkodër për Vitin e Ri 2008 / Fireworks in Shkodër for New Year 2008 / Feux d'artifice à Shkodër pour le nouvel an 2008

mercredi 19 décembre 2007

Y a-t-il un intérêt anthropologique à Facebook ?

Vaste question me direz-vous qui n'a pour seul objectif que de tirer un trait sur le discours anti-facebook ambiant visant notamment l'inutilité du concept. Evidemment, vous imaginez bien que je ne répondrai pas à la question de façon exhaustive et argumentée, cela nous vaudrait des heures de discussion. Il me semble toutefois qu'il faut retenir au moins une chose sur Facebook : l'objectif premier de ses créateurs est de mettre en relation des gens ayant des points communs, soit dans leurs parcours, soit dans leurs goûts. Qui dit mise en relation, dit apparition d'un lien qu'on pourra appeler rapidement social. Il faudra bien sûr définir ce qu'on entend par « lien social » sur Internet et se demander si le Net crée de nouveaux liens sociaux comme il peut créer de nouvelles formes d'art (sur les nouvelles formes d'art, je vous renvoie au blog d'André Gunthert). Si vous parcourez Facebook pour retrouver vos anciens camarades d'université, il faut bien admettre qu'on n'y voit pas immédiatement l'intérêt. Par contre, si vous commencez à vous intéresser à des groupes précis (sociaux, identitaires), l'observation de Facebook devient beaucoup moins ennuyeuse.
Je prendrais un exemple avec les membres albanais inscrits sur Facebook. Le premier problème qui se pose, ici, serait de se demander qu'est-ce qu'être albanais sur Facebook ? Se déclarer albanais ? Afficher d'une manière ou d'une autre son albanité ? De fait, on peut choisir d'être albanais en choisissant le network "Albania". Cependant, comme une objection exemplaire, c'est ce network que j'ai choisi afin de pouvoir mieux rentrer en contact avec des Albanais et je ne me considère pas comme albanais ! Les photos peuvent jouer un rôle majeur : s'afficher avec le drapeau, avec une écharpe où serait inscrit "Albania" peuvent être des solutions. Afficher un nom à consonance albanaise est une autre possibilité. Les noms de familles albanais sont ainsi pour la plupart facilement identifiables. Enfin, il reste la solution la plus évidente : créer des groupes où l'on affiche ses liens avec d'autres albanais (à l'aide de la fonction "friends") et où les discussions se font en albanais. C'est là que la langue joue un rôle majeur. Si la langue de Facebook est l'anglais, l'utilisation dans les discussion boards de la langue albanaise exclue de fait les non-albanophones et crée bien un lieu de rencontres communautaire.


Au delà de la création de groupes communautaires, l'observation ethnographique de Facebook permet d'envisager des pratiques collectives autour d'une cause, d'un sujet ou d'une personne. Ces pratiques peuvent aussi être des pratiques dévotionnelles qui, pour le coup, sont inédites puisque permises par ce nouvel outil. Ainsi s'est formé un groupe intitulé "Mother Teresa. The saint of our time" qui comptait lors de ma consultation 998 membres. Il y en a d'autres consacrés à cette bienheureuse mais c'est sur celui-là que je me suis attardé (notamment en raison du fait que c'était le plus important en effectif). Si j'ai bien compris (mais je n'en suis pas sûr), la consultation de la liste des membres se fait dans l'ordre d'arrivée dans le groupe, en commençant par le plus récent. On remarque que les plus anciens membres ont tous des noms à consonance latino-américaine, appartenant très certainement à des catholiques. Puis, après une bonne centaine de membres, commencent à apparaître des noms albanais. J’appelle abusivement albanais toute personne ayant un nom identifiable immédiatement comme albanais, ce qui donne un chiffre minimum et ne conduit pas à l’exhaustivité. Ces mêmes albanais contrôlent depuis lors le groupe. Les trois officers sont albanais et huit administrateurs sur 25 également. En parcourant la liste des membres, on peut identifier environ 210 membres comme albanais ou étant d'origine albanaise. Ce qui veut dire que plus d'un cinquième des membres de ce groupe dédié à Mère Teresa sont d'origine albanaise. De plus, une discussion sur trois ouvertes est en langue albanaise. Et enfin, les citations de Mère Teresa mise en exergue rappellent en leur grande majorité son origine albanaise. Les photos affichées sont aussi révélatrices : sur seize images, quatre montrent la religieuse avec le drapeau albanais (dont les trois plus récentes). A celles-ci, il faut ajouter une photographie légendée en albanais. On a donc bien à faire ici à une affirmation identitaire. Les Albanais ont toujours proclamé Mère Teresa (née dans une famille albanaise de Macédoine) comme une des leurs et l’identification Mère Teresa/Albanie va en s’accentuant ces dernières années. L’étude de ce groupe sur Facebook va bien dans ce sens. C’est d’autant plus frappant que l’origine géographique (quand elle peut être identifiée) met en avant ce qu’on peut appeler la diaspora albanaise (la majorité venant sans surprise d’Amérique du Nord). 34 seulement ont choisi comme network « Albania ». Il y a donc un réel attachement à la figure de Mère Teresa parmi les Albanais, qu’ils soient en Albanie ou à l’étranger, qu’ils soient effectivement citoyens albanais ou seulement d’origine albanaise. On remarquera que cet attachement est en majorité féminin à 62 %, ce qui rappelle en fin de compte la dévotion à la Vierge. J’emploie ici le mot de dévotion et fais une allusion religieuse mais il reste à déterminer si cet attachement est ou non religieux. Là commence peut-être la principale difficulté d’interprétation du phénomène. Qu’est-ce qui pousse finalement ces gens à s’inscrire dans un groupe dédié à Mère Teresa ? Pour les Albanais, on pourrait penser à du patriotisme. Cependant, si le contingent albanais dans ce groupe semble relativement important, l’adhésion est loin d’être massive. Le network « Albania » regroupe près de 6500 membres, or seuls 34 sont inscrits dans ce groupe. On peut donc penser que c’est bien autre chose qui les attire ici. Un début de réponse peut être donné à partir de la lecture du Wall. Un certain nombre d’Albanais (mais pas seulement eux) y donne leur appréciation sur l’œuvre de Mère Teresa, disent ce qu’elle représente pour eux. Certains vont même jusqu’à relater une rencontre, une bénédiction et affichent leurs souvenirs (collection de livres, un rosaire béni par Mère Teresa). Il y a donc bien des traces de dévotions religieuses.

L’enquête pourrait certainement se poursuivre en interrogeant directement les inscrits mais pour l’instant, nous conclurons que Facebook a bien un intérêt anthropologique qui ne demande qu’à être exploré…

vendredi 14 décembre 2007

Skanderbeg et autres articles en ligne

Comme vous avez peut-être pu le voir dans le post précédent sur la revue culturelle Au Sud de l'Est, j'ai publié dans le dernier numéro un article intitulé "La figure de Skanderbeg, du mythe européen au héros national albanais". Bien que l'article soit très court pour un sujet aussi vaste et sans notes (c'est la revue qui veut ça), je vous signale sa mise en ligne par mes soins. Vous pourrez y accéder en cliquant ici. Il s'agit d'une première synthèse préfigurant une étude plus fine que j'avais déjà esquissé lors d'un séminaire de Nathalie Clayer et Bernard Lory à l'EHESS en mars 2005 (intervention intitulée « L’iconographie de Skanderbeg en Albanie à l’époque communiste »). L'article met en lumière la circulation européenne du mythe Skanderbeg comme héros chrétien avant son adoption comme héros national albanais.
Bien que la liste de mes travaux soient disponibles sur ma page personnelle du site de mon centre de recherches, je vous donne ici la liste de mes articles relatifs à l'Albanie et disponibles sur le site d'archives ouvertes du CNRS ou autre part en ligne :