lundi 23 février 2009

Elections 2009 : première alliances, premiers sondages

Comme je vous l'avais expliqué précédemment, le nouveau système électoral albanais, proportionnel par zone, rend la tâche difficile pour les petits partis politiques. Aussi voit-on se dessiner des regroupements pour tenter de contrer ce qui ressemble à une mise à mort des petits partis albanais.
C'est la droite au pouvoir qui a réagi en premier. Tout d'abord, le Parti Démocrate Chrétien (PDK) essaie de sortir du tunnel, dans lequel il s'était enfoncé, en créant un deuxième front à droite. Le PDK avait pourtant connu une forte croissance de son influence dans les premières années du mandat de Berisha. Nard Ndoka, ayant pris la présidence du parti au médiatique Nikollë Lesi, il renforça le PDK en y attirant plusieurs députés venus d'autres formations, permettant la mise en place d'un groupe démocrate-chrétien (de 8 députés) au Parlement alors que le PDK n'avait pu obtenir que deux élus lors du scrutin de 2005. Nard Ndoka parvint, suite à une avancée lors des élections locales de 2007, à obtenir également deux postes importants au gouvernement : celui de la Santé et celui des Transports. Cependant, l'arrestation du secrétaire d'Etat aux transports et de ses principaux collaborateurs en septembre 2007 a provoqué l'implosion du PDK. Des leaders historiques comme Zef Bushati ou Nikollë Lesi menèrent alors une rebellion contre Nard Ndoka. N. Lesi choisit alors de créer un nouveau parti, le Mouvement Démocrate Chrétien (LDK) tandis que Z. Bushati et Anton Gurakuqi organisèrent un congrès pour destituer Nard Ndoka et "nettoyer" la tête du parti jugée corrompue. L'imbroglio s'accèléra avec la coexistence de deux PDK parallèles, tous les deux représentés au sein du gouvernement (Ndoka à la Santé, Bushati aux Affaires européennes et Gurakuqi aux Affaires étrangères) mais ne se reconnaissant pas mutuellement. Les procès entre les deux camps qui ont pour l'instant donné raison à Ndoka et l'exclusion de ce dernier du gouvernement pendant l'été 2008 ont considérablement affaibli le PDK qui ne semble de fait plus en mesure d'obtenir des députés puisqu'il devait ses élus à son alliance avec le Parti Démocratique (PD) de Sali Berisha. Aussi, Nard Ndoka a-t-il pris la tête d'un "Pôle de la Liberté" pour tenter de contrer l'actuel premier ministre sur sa droite, l'accusant d'être trop centriste dans sa politique. Un comble quand on sait que le PDK s'est, depuis sa création en 1991, toujours positionné au centre-droit, mais on sait également que les étiquettes dans la politique albanaise ne sont que des étiquettes... Le "Pôle de la Liberté" rassemble finalement des partis hétéroclites : le PDK, le Parti de la Légalité, monarchiste, de Leka Zogu, le Mouvement pour la reconstruction nationale (LZHK) de Dashanir Shehu qui a l'habitude de s'allier avec les monarchistes et l'association des anciens prisonniers politiques. Tout ceci rappelle fortement l'ancienne "Ligue de droite" de 1994 qui s'était soldée par un cuisant échec. Certains analystes ont vu dans ce pôle un coup dur pour le camp de Berisha. J'y vois pour ma part une tentative désespérée d'échapper à l'étau du nouveau système électoral. Il y a fort à parier que ce pôle de la Liberté ne parviendra pas à réunir suffisamment de voix pour obtenir des sièges au Parlement, ne serait-ce qu'un seul. En effet, comme d'habitude, c'est l'alliance avec le PD de Berisha qui paraît la plus prometteuse car celui-ci dispose d'un solide réseau de militants qui est inexistant pour les petits partis et dont ceux-ci ont bénéficié dans le passé. Le Parti Républicain, fidèle à ses pratiques, a été le premier à signer une alliance avec le PD, espérant quelques sièges suffisants pour avoir son propre groupe au Parlement. Plus surprenant a été l'annonce d'un accord entre le PD et le Parti de l'Alliance Démocratique (PAD) de Neritan Ceka qui s'est toujours positionné au centre, voire au centre-gauche, et qui avait présenté un candidat (N. Ceka lui-même) contre Bamir Topi (PD) lors de l'élection présidentielle. On peut s'interroger d'ailleurs sur la viabilité de cette alliance puisque huit membres de la direction du PAD ont démissionné pour manifester leur désaccord. De fait, cette déaffection pourrait marquer la fin du PAD. D'autant que l'alliance avec le PD semble laisser finalement peu de marge de manoeuvre pour la suite aux petits partis, condamnés à l'allégeance s'ils ne veulent pas disparaître. Peut-être même qu'à terme, le PD pourrait phagocyter ses alliés pour ne laisser exister qu'un seul grand parti de droite.
A gauche, si le Parti Socialiste et le Parti Social-Démocrate ont fait alliance, le Mouvement Socialiste pour l'Intégration (LSI) d'Illir Meta ne semble toujours pas prêt à rejoindre un front de gauche uni. Au contraire, pour l'instant, sa campagne est axée à la fois contre Edi Rama (PS) et Sali Berisha. Cependant, la multiplication des démissions de leaders locaux du LSI et leurs ralliements au PS pourraient changer la donne dans les mois qui viennent. L'inconnue à gauche reste encore l'attitude qui sera adoptée par les deux mouvements "contestataires", Mjaft et surtout G99, créé par l'ancien président de Mjaft Erion Veliaj et qui vient de se transformer en parti politique.
Les premiers sondages donnés autour du 10 février confirment mon analyse. Deux sondages ont été effectués, avec des résultats contradictoires mais dans un certain sens assez cohérents. Le premier, effectué par la société "Gani Bobi", donne le PD vainqueur avec 48% des voix, le PS second avec 37 % et le LSI troisième avec 6,1 %. Si G99 obtiendrait 2,5 %, tous les autres partis et alliances seraient à moins de 1 %. Le second sondage, réalisé par la société Zogby, donne un résultat différent car il tient compte des indécis (qui sont encore près de 20 %). Le PS réunirait pour l'instant 37 % des voix, le PD 30 %, le LSI 5 % et les petits partis comme le PDK et le PBDNJ (parti de la minorité grecque) moins de 1 %. Si les deux sondages ne sont pas d'accord sur le vainqueur de l'élection (mais les méthodes sont différentes à la fois pour la composition du plannel et la présentation des résultats), on peut noter dès maintenant le très faible score des petits partis qui patiraient donc bien du nouveau système électoral et du non-renouvellement d'une alliance avec le PD. En ce qui concerne les motivations du vote, le sondage de Zogby indique que c'est l'économie qui primera sur le choix des électeurs : Chomâge, économie et pauvreté semblent les préoccupations principales des sondés.

vendredi 6 février 2009

Quand l’Albanie entrera-t-elle dans l’Union Européenne ?


La question de la date d’entrée de l’Albanie dans l’Union Européenne est régulièrement posée dans les médias et le monde politique albanais et la réponse donnée se trouve rapidement caduque tant le processus d’intégration est long. Cette semaine, c’est le Financial Times qui s’est lancé dans un pronostic, indiquant les années 2015-2020 comme étant la période probable d’adhésion de l’Albanie, de la Bosnie, de la Macédoine, du Montenegro et de la Serbie. Il n’est pas question pour moi de me lancer ici dans de le jeu (assez périlleux) des pronostics : ce qui est certain, c’est que l’Albanie entrera un jour dans l’Union Européenne car le processus semble assez irrémédiable.

En effet, si l’UE injecte régulièrement de l’argent dans les projets de développement albanais, ce n’est évidemment pas pour ne jamais en récolter les fruits. Seulement, alors que cette perspective d’adhésion soulève de grands espoirs de la part des Albanais, il est clair que celle-ci a un coût et que, sur ce point, les dirigeants politiques se contentent de signaux positifs sans faire preuve d’une pédagogie essentielle pour expliquer les difficultés à venir.

Surtout, ils n’ont jamais expliqué que cette intégration à l’UE ne pourra se faire qu’après trois grandes étapes dont la première est seulement en train de s’achever.


Première étape : la stabilisation politique du pays


Les médias et observateurs albanais ne retiennent généralement des perspectives d’adhésion que l’obligation de se conformer aux normes internationales en matière de démocratie. Le bon déroulement des élections est de fait un élément important pour montrer que l’Albanie est prête à intégrer l’Union mais n’est sans doute qu’une première étape. En effet, le premier objectif de l’UE est d’abord d’assurer la stabilité politique du pays afin de rendre pérenne ses investissements économiques. Il est clair que les évènements de 1997 ont considérablement terni l’image de l’Albanie, le pays montrant une instabilité certaine et ses dirigeants faisant preuve d’une véritable immaturité. Jusqu’en 2005, le processus électoral était marqué par de nombreuses irrégularités et surtout par une incapacité des partis politiques à construire le compromis démocratique. Et c’est sur ce point que l’UE émettait les plus vives inquiétudes. La tension persistante entre les partis n’était pas, à ses yeux, un gage de stabilité, et elle craignait un nouveau dérapage, toujours possible. Les élections locales de 2007 ont été marquées par une meilleure acceptation des résultats (mais pas encore totale). Il est probable que les principaux partis aient subi des pressions diplomatiques de la part de l’UE pour favoriser le compromis. Mais le processus de réforme électorale engagé en 2008 a montré les difficultés que rencontre encore le monde politique albanais. Ces difficultés ont eu pour manifestation principale la « révolte » des petits partis contre les deux partis dominants. Or, comme je l’ai expliqué dans un autre texte, ces petits partis se sont fait remarquer ces dernières années, d’une part par leur appétit de postes, et d’autre part par leur incapacité à assumer de tels postes. Il est pratiquement certain que la réforme électorale, visant finalement à « tuer » les petits partis, a été soufflée par des émissaires de l’UE. Elle devrait déboucher lors des élections de juin à une bipolarisation effective de la vie politique albanaise, facteur de stabilité.


Deuxième étape : créer les infrastructures nécessaires à l’investissement


Cette stabilité politique est nécessaire pour donner confiance aux investisseurs éventuels. Cette confiance doit aussi se gagner par la mise en place d’infrastructures efficaces destinées à rendre l’installation économique moins aléatoire.

Dans ce domaine, l’UE a donné un cahier des charges très fourni et il semble que l’Albanie soit en retard sur ce point. Certes, les deux principaux points d’arrivée (l’aéroport de Rinas-Tirana et le port de Durrës) ont été rénovés après leur privatisation mais de nombreux points noirs subsistent.

Tout d’abord, l’amélioration du réseau routier n’a pas avancé aussi vite que prévu. Il est encore actuellement presque impossible de traverser l’Albanie sans rencontrer de difficultés : routes délabrées ou trop étroites, revêtements inexistants sur plusieurs kilomètres, signalisation peu efficace, contournements urbains inexistants. En dehors de quelques-uns (Tirana-Durrës, Tirana-Shkodër, Elbasan-Macédoine), aucun axe n’est encore achevé. L’autoroute devant relié Durrës à Kukës, puis au Kosovo connaît des retards causés par des détournements d’argent au plus haut niveau de l’Etat. Même les régions touristiques n’ont pas le réseau routier adéquat. Enfin, les routes reliant les campagnes sont encore dans leur majorité non goudronnées.

A cela, il faut ajouter un réseau ferré inchangé depuis l’époque communiste : d’une grande lenteur, avec des trains délabrés (en dehors de la ligne Tirana-Durrës), non relié au réseau international. Certaines villes, autrefois desservies, ne le sont plus, faute de rénovation des voies. Le prix très modique des billets empêche de fait tout investissement réel mais leur augmentation rendrait les lignes de bus plus attractives que le chemin de fer. Mais si rien n’est fait pour l’améliorer, l’UE a déjà prévu l’abandon définitif du réseau ferré albanais. Au-delà du problème du transport de passagers, c’est l’absence de possibilité de fret international qui rend ce réseau obsolète.

En dernier exemple d’infrastructures à améliorer (mais il y en ai bien sûr d’autres), je prendrais la production d’énergie électrique. Tout le monde connaît les difficultés rencontrées par l’Albanie dans ce domaine : des coupures récurrentes dans la plupart des villes et une production insuffisante. Les principales centrales électriques datent encore de l’époque communiste, une époque où il n’y avait dans le pays pas d’électro-ménager gros consommateur d’électricité. Si à terme, l’Albanie veut attirer de véritables investisseurs, il est absolument nécessaire d’améliorer cette production car elle ne pourra maintenir sa politique d’importation d’électricité très longtemps, même si à certaines périodes de l’année elle est elle-même exportatrice.

Une fois ces infrastructures mises en place, l’Albanie pourra alors rentrée dans la dernière phase avant l’adhésion : celle de la construction d’un véritable espace économique.


Troisième étape : la délocalisation comme intégration à l’espace économique européen


On oublie souvent que l’Union Européenne n’est pas un véritable espace politique mais bien avant tout un espace économique visant à construire un marché qui ne subit plus les barrières douanières entre pays de l’UE. Or, on ne peut comprendre les perspectives d’adhésion de l’Albanie (ou de tout autre pays) sans prendre en compte la dimension économique de cette intégration. Car finalement, l’investissement de l’UE dans les pays potentiellement candidats, pour que ceux-ci parviennent à atteindre les standards internationaux de la démocratie et à améliorer leurs infrastructures, a comme seul objectif leur intégration économique à l’espace européen. Une fois le modèle politique stabilisé (élections libres et respectées, justice indépendante) et les infrastructures installées, le pays doit normalement attiré les investisseurs nécessaires à son développement économique.

Ces investissements se font généralement sous la forme de délocalisation d’entreprises d’Europe occidentale vers la périphérie de l’UE où les salaires sont moins importants. L’exemple de la Roumanie est typique de la politique d’élargissement de l’UE. Une fois les usines de fabricant de l’UE (comme Renault) installées, le pays se voit offrir des accords de libre circulation des marchandises puis une intégration à l’espace économique européen. Ainsi l’UE dispose dans son espace de pays à salaires faibles permettant une production à moindre coût pendant que la conception des projets et leur commercialisation se fait dans les pays les plus économiquement développés. Dans le même temps, la main d’œuvre, grâce à un marché de l’emploi nourri par ces entreprises délocalisées, est fixée dans le pays et les vagues d’émigration tant redoutée par certains sont évitées. C’est à cette condition que la libre circulation des personnes pourra se faire entre l’Albanie et l’UE. Mais il y a fort à parier que c’est seulement lorsque les pays entrés récemment dans l’UE verront leurs salaires moyens augmenter à un point qu’ils ne paraîtront plus rentables, que les pays potentiellement candidats des Balkans seront intégrés. Avant cette hypothétique adhésion, on aura vu s’installer en Albanie des usines de voitures ou de téléphones portables ou de toute autre production réclamant une main d’œuvre peu onéreuse. Or, actuellement, il n’y a en Albanie pas d’entreprises de ce type. Certes, des Italiens ont installé des fabriques de vêtements ou de chaussures, mais c’est seulement lorsque les grands groupes industriels s’intéresseront au pays que celui-ci verra son adhésion se rapprocher à grand pas. Quelques signes existent mais sont pour l’instant insuffisants : par exemple, l’Italie a signé des contrats avec l’Albanie pour installer des centrales électriques dont la production sera en partie destinée à l’Italie. Il s’agit bien en quelque sorte d’une délocalisation, d’autant que l’Italie n’est pas autosuffisante en électricité et qu’elle a besoin d’en produire à moindre coût. Mais il faudra bien d’autres projets comme celui-là-avant d’envisager une adhésion rapide.

mercredi 4 février 2009

L’âge d’or de la photographie albanaise 1858–1945

Colloque organisé par Loïc Chauvin et Christian Raby

avec le centre parisien de l'Université de Chicago
et l'Ambassade d’Albanie à Paris

12 février 2009 - 14h-20h
Présentation
L’Albanie reste malheureusement connue comme le pays qui a subi pendant un demi-siècle l’un des régimes communistes les plus totalitaires. C’est aussi le pays des Balkans qui a le plus largement subi les influences orientales de l’empire ottoman. Mais l’Albanie est également le pays des aèdes, ces poètes, voyageurs et conteurs, à l’intarissable mémoire dont l’origine remonte aux temps homériques.

Étonnamment, l’Albanie s’est ouverte très tôt à la photographie. L’histoire débute dès les années 1850 avec l’exil d’un insurgé garibaldien, devenu le premier photographe albanais sous le nom de Pjetër Marubi. Lui succèderont de nombreux autres photographes qu’ Ismail Kadaré appellera les « aèdes de lumière ».

L’histoire politique ou littéraire de l’Albanie a toujours été inattendue, tragique, excessive. L’histoire de sa photographie ne l’est pas moins. Et si cette histoire est méconnue en France, en Europe, elle l’est tout autant en Albanie même. Comme art et médium privilégiés de l’âge industriel, elle institue de nouveaux rituels sociaux. La photographie est l’image que l’homme moderne occidental veut conserver du monde et celle qu’il veut donner de lui-même. En Albanie, le sentiment d’une identité nationale et le développement de la photographie se sont nourris mutuellement et s’éclairent l’un l’autre.

Que l’Albanie, encore sous la domination ottomane, ait produit le fonds photographique le plus important des Balkans mais aussi l’un des plus importants d’Europe, présage-t-il d’aspirations démocratiques et européennes ?

Le rôle de la photographie dans l’histoire de l’Albanie à l’aube de son indépendance est-elle la marque d’une modernité en rupture avec l’ancienne dépendance d’Istanbul ou le résultat d’un processus de modernisation déjà présent au cœur même de la civilisation ottomane ?

À l’âge d’or de la photographie albanaise a succédé un âge de fer. Aujourd’hui, après un demi-siècle de totalitarisme, l’Albanie se tourne à nouveau vers l’Europe. Se pencher sur l’un des joyaux de son histoire, c’est une manière de lui souhaiter la bienvenue après une si longue absence.


Conférences et tables rondes

Jeudi 12 février 2009 de 14h à 20h

  • 14h00 Discours d’ouverture
Mme Françoise Meltzer, directrice de l’Université de Chicago à Paris,
M. Ylljet Alicka, ambassadeur d’Albanie



CONFÉRENCES

  • 14h10 La découverte de la dynastie Marubi
Loïc Chauvin (concepteur du livre Albanie, visage de Balkans)

  • 14h30 Le rôle du sénateur français d’Estourelles de Constant dans l’indépendance albanaise et le témoignage des photographies
Kaliopi Naska (historienne)

  • 15h00 L’Âge d’or de la photographie albanaise
Christian Raby (professeur de philosophie et de photographie)

  • 16h15 Rupture ou continuité, modernisation dans l’empire ottoman ou européanisation de l’Albanie ?
Aurel Plasari (directeur de la Bibliothèque nationale de Tirana)

  • 16h45 Les photographes de l’empire austro-hongrois dans les Balkans
Dashnor Kokonozi (journaliste)

  • 16h45 Pause café

  • 17h00 Albanie en couleur : la collection Albert Kahn, 1913
Robert Elsie (écrivain, spécialiste d’études albanologiques)

  • 17h30 La photographie et la censure pendant l’époque totalitaire en Albanie
Luan Rama (écrivain, journaliste)



TABLES RONDES

  • 18h00 Les thèmes et les acteurs de la photographie albanaise de 1858 à 1945
Modérateur : Ylljet Aliçka

  • 18h30 L’exotisme albanais et la photographie européenne
Modérateur : Christian Ruby

  • 19h00 La photographie au service du régime d’Enver Hoxha
Modérateur : Jean-Paul Champseix



Informations pratiques

Université de Chicago
6, rue Thomas Mann
75013 Paris
T. 01 53 94 78 80

M° et RER – Bibliothèque François-Mitterrand

contact : chauvin.raby@gmail.com

mercredi 21 janvier 2009

Quelques clés pour l’élection albanaise de juin 2009

(Photo : "Bienvenue à Saligrad", slogan anti-Berisha pour une campagne du mouvement Mjaft, Tirana, 2008)


Le président de la République albanaise, Bamir Topi, a décrété la semaine dernière la date des élections parlementaires au 28 juin 2009, affirmant dans la foulée qu’il s’agirait des dernières élections de la transition. Autrement dit, ces élections doivent marquer l’entrée définitive de l’Albanie dans le régime démocratique, selon les standards des organisations européennes. Si les élections de 2005 et 2007 s’étaient dans l’ensemble bien passées, plusieurs problèmes avaient été relevés par les observateurs internationaux et l’Union Européenne avait averti l’Albanie que les élections de 2009 seraient un véritable test en vue d’une adhésion future. Une question reste cependant : l’Albanie sera-t-elle prête à temps pour ces élections ? La nouvelle loi électorale n’a été décrétée que le 29 décembre dernier, après des négociations mouvementées entre les différents partis (dont certains représentants avaient même entamé une grève de la faim dans le parlement) et tous les partis n’ont pas accepté le nouveau code électoral. De plus, l'administration doit fournir des cartes d'identités à tous les citoyens ne possédant pas de passeports avant le mois de juin, la nouvelle loi électorale stipulant l'obligation de la présentation d'une pièce d'identité lors du vote (alors qu'un simple certificat avec photo suffisait auparavant)…



Quel bilan pour Berisha ?


Il est évident que le résultat de l’élection de juin 2009 se jouera en grande partie sur le bilan de la majorité sortante dirigée par Sali Berisha et le Parti Démocratique (PD), d’autant plus que celui-ci a déjà annoncé sa retraite en cas de défaite.

Dans l’ensemble de ces quatre dernières années, on ne peut objectivement pas dire que le bilan de son gouvernement soit mauvais. Son mandat a été celui de la ratification de l’Accord d’Association et de Stabilisation avec l’Union Européenne qui ouvre la voie à une candidature prochaine. Il a été celui aussi d’un renforcement des liens avec les Etats-Unis dont le sommet a été atteint lors de la visite du président Bush en 2007. Cependant, l’Albanie n’a pas semblé être en mesure de privilégier un partenaire plutôt que l'autre et pourrait le payer dans les prochaines années. En politique intérieure, le mandat a surtout été marqué par une amélioration progressive des infrastructures routières en vue d’une ouverture au tourisme international qui semble pour l’instant mal engagée. L’aéroport a également été entièrement rénové. Du point de vue économique, toujours, le gouvernement de Sali Berisha a entrepris une réforme de la fiscalité et lancé le projet « Albanie, 1 euro » pour inciter les investissements mais ce dernier plan n’a pas vraiment convaincu. La lutte contre la corruption a connu des hauts et des bas. Les démarches administratives ont été réformées dans ce sens mais, alors que Sali Berisha tenait un discours volontariste sur ce sujet, la corruption a touché de plein fouet le gouvernement.

Car, ce que la population albanaise pourrait retenir de ce mandat, c’est effectivement les différents scandales qui ont éclaboussé directement le gouvernement, à commencer par l’arrestation en septembre 2007 du secrétaire d’Etat aux transports et de ses principaux collaborateurs pour le détournement de l’argent destiné à la construction de l’autoroute Durrës-Kukës. Toutefois, l’héritage le plus lourd à gérer dans cette campagne électorale sera sans doute pour le Parti Démocratique celui du traumatisme causé par l’explosion du dépôt d’armes de Gërdec, dans la banlieue de Tirana, qui a entraîné la démission du ministre de la Défense et la mise à jour de graves problèmes autour de ces dépôts. Une affaire ne venant jamais seule, ce même ministre semble avoir été mouillé dans un trafic de munitions chinoises entre l’Albanie, les USA et l’Afghanistan qui a failli coûter sa place à l’ambassadeur américain. Pour finir avec les points négatifs de ce mandat, il faut noter les très mauvaises relations que Sali Berisha a entretenu avec une partie de la presse (écrite et audiovisuelle), notamment le principal groupe du pays, Top Media, ce qui pourrait lui coûter cher pendant la campagne.



Vers la fin des petits partis ?


En vérité, au-delà du discrédit du monde politique, ces affaires ont révélé un problème plus politique pour Sali Berisha : celui de la difficile gestion d’une majorité composite. Les ministres touchés par les affaires ne sont en effet pas issus du Parti Démocratique mais de petits partis gravitant autour du grand parti de la droite albanaise. Le secrétariat d’Etat aux transports était ainsi entre les mains du Parti Démocrate-Chrétien (PDK) et les individus inculpés en étaient tous membres. Cette affaire a provoqué l’éclatement de ce parti qui défend depuis sa création des valeurs chrétiennes et entend réintroduire la morale dans la politique. Ce sont d’ailleurs les membres historiques du PDK qui ont mené la fronde contre leur leader, Nard Ndoka, ministre de la Santé aux résultats catastrophiques et renvoyé du gouvernement en juillet 2008. Quant au ministre de la Défense, il était issu du Parti Républicain (PR). Ce même parti a manœuvré pour réobtenir un poste ministériel après la démission du ministre de la Défense et a obtenu celui de la Santé, attribué à la fille d’un des principaux leaders du PR…

Or les petits partis de droites ne doivent leur existence qu'aux accords électoraux passés avec le Parti Démocratique. Leur existence sert essentiellement à capter une partie de l'électorat attirée par une idéologie non représentée dans le PD (par exemple la démocratie chrétienne) ou à permettre à des anciens membres du PD de créer leur propre structure sans rester sous la houlette de Sali Berisha (c'est le cas par exemple du Nouveau Parti Démocratique de Genc Pollo). Ces partis ne parviennent à réunir des voix sur leur nom qu'uniquement grâce au soutien du Parti Démocratique lors des campagnes électorales pendant lesquelles ce dernier appelle à voter pour tel ou tel parti, selon les zones ,dans le cadre du scrutin proportionnel (qui assurait l'élection de 40 députés), tandis que les petits partis ne présentaient même pas un candidat contre le PD au scrutin nominal (dans 100 circonscriptions). Ce qu'on appelle en Albanie le phénomène de Dushku, largement critiqué puisqu'il fausse la représentation au parlement. Mais sous ce mandat de Sali Berisha, il est évident que l'existence des petits partis a posé de multiples problèmes, chacun réclamant un poste ministériel sans avoir forcément des hommes compétents à y placer.

A gauche, les petits partis semblent également en recul mais sous un modèle différent. Le principal parti, le Parti Socialiste, n'a en effet pas affaire au même nombre de petits partis. Mieux, le temps passé dans l'opposition a permis un renforcement de son hégémonie. Ainsi le Mouvement socialiste pour l'Intégration (LSI) de l'ancien premier ministre Ilir Meta, créé en scission du PS, n'a pas réussi de réelles percées, faute d'une ligne cohérente. Il a d'ailleurs connu un certain nombre de désertions, notamment pendant l'été 2008 quand plusieurs centaines de militants ont fini par rejoindre le PS, y compris dans la région de Bérat, fief d'Ilir Meta. Des négociations ont également été tentées pour réunir le Parti Social Démocrate et le Parti Socialiste. Ils devraient selon toute vraisemblance faire front uni lors de la prochaine campagne. Quant à Fatos Nano, ancien leader du PS, sa tentative de créer un nouveau parti au centre semble avoir échoué.

Le coup de grâce a été donné aux petits partis lors de la réforme du code électoral, sur laquelle je reviendrais dans un autre texte, et qui a vu l'union du PS et du PD pour mettre en place un mode de scrutin proportionnel par zone rendant impossible le phénomène de Dushku et par là-même la possibilité de redistribution des voix des deux grands partis en faveur des petits. Il est donc fortement probable qu'on assiste en juin à une véritable bipolarisation de la vie politique albanaise.



Et la gauche ?


Si le bilan contrasté du PD semble ouvrir un boulevard au Parti Socialiste, celui-ci devra tout de même convaincre sans se contenter de ramasser les voix des anti-Berisha dont le nombre n'a cessé de croître. Il a pour cela plusieurs atouts. Tout d'abord, contrairement au PD, le PS a su renouveler sa tête. Dès la défaite de 2005, Fatos Nano a été mis en minorité au profit du maire de Tirana, Edi Rama. A tel point que lors de l'élection présidentielle de 2007 (le président étant élu par le parlement), les députés socialistes ont refusé de soutenir la candidature de leur ancien leader, à quelques exceptions près. Compte-tenu de l'impopularité de Fatos Nano, c'est bien évidemment un atout non négligeable. De plus, le choix d'Edi Rama comme chef du parti donne au PS un bilan à défendre : celui de la mairie de Tirana, ville la plus moderne d'Albanie dont la rénovation s'est faite sous l'impulsion d'Edi Rama. Enfin, ces derniers temps, le PS a pu tenter de retrouver une identité de gauche, qu'elle avait perdue avec Fatos Nano (et avec l'exercice du pouvoir ?) en soutenant entre autre la longue grève des mineurs albanais. Notons également que le Parti Socialiste a commencé sa campagne depuis l'été dernier pendant lequel Edi Rama a fait une tournée en Albanie, dans le même style que la campagne de démocratie participative de Ségolène Royal en France.

Reste à savoir ce que feront les mouvements plus contestataires comme Mjaft ou G99…



Les enjeux de l'élection


Quant aux enjeux de l'élection, on peut les résumer en trois points :

- Tout d'abord, l'enjeu principal est la réussite de l'élection elle-même. En effet, sa non-conformité aux normes internationales signerait l'éloignement quasi-définitif de toute perspective européenne à moyen terme. Pour l'instant, si les petits partis comme le PDK et le LSI font encore entendre des voix discordantes, le PS et le PD donne l'impression de vouloir s'entendre pour une organisation optimale.

- De fait, ce sont les perspectives européennes qui seront au centre des débats et qui, en même temps, provoqueront peut-être l'absence de véritables débats, le PS et le PD étant dans les grandes lignes plutôt d'accord à ce sujet.

- Outre les questions de personnes (toujours fortes en Albanie lors des élections), le débat sur la politique intérieure devrait tourner autour de la poursuite du renouvellement et de la construction des infrastructures nécessaires au développement du pays : réseau routier et production électrique en tête. Il est possible aussi le Parti Socialiste mette l'accent sur un projet véritable pour les campagnes, comme ce fut le cas lors de la tournée d'été 2008.

Reste à savoir de quelle manière la crise économique viendra s'inviter dans cette campagne…

A suivre donc…

jeudi 8 janvier 2009

La politique environnementale de Tirana

Quand on connait Tirana et ses rues asphyxiées par la poussière et les fumées automobiles, parler de politique environnementale peut à première vue ressembler à de la science-fiction. Pourtant, l'année 2008 semble marquer un véritable tournant dans l'histoire urbaine de Tirana, grâce entre autres à la mise en place du premier plan de régulation urbaine de la période post-communiste.
Jusque là, la politique d'urbanisme menée depuis 2000 par Edi Rama a essuyé de nombreuses critiques, portant notamment sur la bétonisation croissante de la capitale albanaise (qui avait commencé dès l'époque communiste). Cependant, les premières initiatives d'Edi Rama avait eu déjà pour objectif d'améliorer Tirana pour en faire un cadre de vie acceptable. C'est dans ce sens que s'inscrivait le projet de mise en couleur des façades de la ville en remplacement du revêtement grisâtre qui datait de l'ère communiste. Rappelons aussi la campagne de destruction des kiosques sur les places principales et des habitations construites illégalement sur les berges de la rivière qui a permis d'aérer l'espace urbain. Le ramassage des déchets a aussi été bien amélioré ces trois dernières années.
En 2008, c'est donc le plan de régulation urbaine qui a été modifié, quelques mois après l'organisation d'un concours visant à redessiner entièrement la célèbre place Scanderbeg. En décembre, la mairie a annoncé dans la foulée la prochaine création d'un nouveau parc pour offrir un espace supplémentaire de verdure aux habitants ainsi que la rénovation complète du grand parc près du lac.
Le même mois a été lancée l'opération "un citoyen, un arbre" visant à replanter des arbres dans la capitale. Le projet prévoit la plantation de 3000 arbres sur les axes principaux de Tirana et de 3000 autres dans le parc du lac. Le 15 décembre, une centaine d'arbres ont été plantés par des enfants d'une école sur le boulevard Bajram Curri.
L'action auprès des enfants est extrêmement importante pour tenter de faire naître une conscience écologique dans un pays où l'écologie n'a pas réussi à se construire en mouvement politique. Le Parti Agraire Environnemental (Partia Agrare Ambientaliste) est en effet avant tout un parti agraire visant à protéger les propriétaires terriens. Il est donc nécessaire que des actions, même symboliques, soient entreprises auprès des élèves afin de sensibiliser la population. L'opération "un citoyen, un arbre" faisait suite à une action d'apprentissage du recyclage des déchets en novembre 2008 dans neuf écoles de Tirana.
Mais l'évènement le plus important en matière de politique environnementale est sans doute l'annonce faite par la mairie de Tirana de la mise en place d'un système de péage urbain entre 2009 et 2011. Les travaux commenceront dès cette année, par l'installation des deux premiers points de péage et du système informatique nécessaire. En 2010, les autres points de péages seront construits et les systèmes de paiement électronique achevés, le tout devant être complété en 2011. Pour cela, le budget consacré aux transports a été multiplié par 2.7 entre 2008 et 2009. La taxe touchera dans un premier temps uniquement les poids-lourds. Il faut imaginer que Tirana est un chantier permanent et que le va-et-vient des camions est incessant dans certains quartiers. L'argent récolté servira à financer des transports publics plus performants. Dans le même temps, Tirana devrait se doter d'un périphérique, même si sur ce point il existe actuellement un conflit sur le financement entre la mairie et le gouvernement.
Petit à petit, l'Albanie s'ouvre donc à un semblant de politique environnementale, et il était temps. Il restera encore à promouvoir les énergies renouvelables, même si dans ce domaine des efforts ont été faits, notamment la pose de panneaux solaires pour alimenter les chauffe-eau dans certaines régions. Un parc d'éoliennes serait également en projet...
Le fait que la municipalité de Tirana prenne de telles initiatives est peut-être de bon augure pour la suite. En effet, il y a de fortes chances qu'après les prochaines élections parlementaires (en 2009), Edi Rama ne devienne premier ministre. Il est en tout cas vital pour l'Albanie d'appliquer rapidement une politique écologique digne de ce nom.

jeudi 4 décembre 2008

Complément photographique à un article sur la cathédrale de Tirana

Mon dernier article est paru voici quelques mois. Comme je n'avais pas eu l'occasion de fournir des photos à la revue, il était sorti sans illustration. L'idée m'est donc venue de vous proposer ici un complément photographique, le blog ne servant plus seulement comme carnet de recherches mais également comme support visuel à des publications parues sans image. Pour ceux qui voudrait le lire, l'article est disponible gratuitement en ligne sur le site de la revue Antrocom.

Il s'agit d'une étude sur les pratiques des fidèles dans la cathédrale catholique de Tirana, faite à partir d'observations que j'avais effectuées en 2004 et 2005. Il s'agissait pour moi de décrire précisément leurs déplacements, leurs gestes et leurs attitudes en dehors de la liturgie, ainsi que la manière dont ils s'appropriaient un espace sacré construit récemment (2001) sans tradition antérieure puisque il n'y avait jamais eu jusque là de cathédrale dans la capitale albanaise. C'est l'arrivée de catholiques des régions du Nord dans la région de Tirana et la nécessité d'avoir un siège imposant dans la première ville du pays qui a poussé l'Eglise catholique à entreprendre cette construction. D'architecture contemporaine, la nouvelle cathédrale a vite été adoptée par les fidèles. L'objectif de l'article était alors double : d'une part comprendre l'appropriation d'un espace sacré neuf et d'autre part donner une interprétation à des pratiques le plus souvent (et trop rapidement) assimilées à la religion populaire. Il m'avait semblé que les redéfinir sous le terme de "pratiques paraliturgiques" déclassifiaient des gestes souvent considérés à travers une hiérarchisation entre orthopraxie et hétéropraxie, quand ils ne sont pas vus comme des survivances superstitieuses. Mon intention était donc de les remettre au centre de la scène en montrant l'articulation dans l'espace même de la cathédrale entre différents moments de la vie religieuse : la liturgie et les pratiques paraliturgiques, c'est-à-dire une pratique faite en marge de la liturgie pour accomplir la recherche d'une expérience religieuse intime et personnalisée.
Cet article sera bientôt approfondi et révisé. En effet, j'ai pu l'été dernier revisiter ce terrain, refaire mes observations et un certain nombre d'éléments ont évolué, notamment un encadrement plus poussé des fidèles par le clergé. Mais je n'en dirais pas plus ici, l'affaire est à suivre...

Référence : Mickael Wilmart, "La construction d'une intimité religieuse. Les pratiques paraliturgiques des fidèles dans la cathédrale de Tirana", Antrocom. Online journal of anthropology, vol. 4, n°1, p. 17-23.


Comme promis, en complément de l'article, quelques photos des lieux :

La façade de la cathédrale Saint-Paul (été 2008). Sur le mur, un graffiti du Parti Communiste Albanais (PKSH).


La chapelle de la Vierge, lieu principal des pratiques paraliturgiques.



Traces d'usure sur la statue de la Vierge suite aux prat
iques des fidèles (statue de 2002, photos de 2008).


Une partie du chemin de croix. Au fond, le tabernacle et ses trois arches. La climatisation a été installée en 2007 ou 2008.


La chapelle Saint-Paul. Au premier plan, les fonts baptismaux. On aperçoit l'ensemble de vitraux consacré à Mère Teresa.


Porte-cierge électrique, objet de concurrence entre les fidèles.


lundi 1 décembre 2008

Le Kanun, la vendetta et des journalistes en manque d'inspiration

Jeudi 27 novembre 2008, l'émission de France 2 "Envoyé spécial" diffusait un reportage intitulé "Albanie, le prix du sang", réalisé par Angélique Kourounis et Franck Dhelens. Le résumé donné sur le site de l'émission parle de lui-même :
La vendetta sévit en Albanie. Au nom d’une loi moyenâgeuse venue directement des montagnes, le Kanun. Ce code de valeurs d’un autre âge, interdit du temps du communisme, autorise, en cas d’agression mortelle sur un membre de sa famille, la vengeance. L’agresseur peut être tué, une vengeance qui s’exerce même sur des enfants. C’est la loi du sang. La seule que respectent les Albanais qui n’ont plus confiance en leur Etat et en leurs institutions. Des milliers de familles sont donc condamnées à vivre dans la clandestinité. Des enfants restent cloîtrés des années sans aller à l’école, des hommes ne peuvent pas aller travailler, sous peine d’être assassinés. Envoyé spécial raconte l’histoire d’Alfred, 13 ans, et Pietri, 24 ans, qui vivent barricadés derrière de hauts murs gris. Dans toutes les villes du pays, il existe les quartiers des emmurés. Un tiers de la population albanaise est touché de près ou de loin par le Kanun. C’est une question d’honneur et l’honneur a un prix en Albanie : le prix du sang.
Le résumé, rédigé par les journalistes de l'émission, est assez significatif de ce qu'on pourrait appeler la maladie infantile du journalisme, à savoir le sensationnalisme. Car pour qu'une émission diffuse un reportage sur l'Albanie, deux fois sur trois, il faut qu'il y soit question de loi du sang, de vendetta, en un mot du Kanun. Et évidemment, le téléspectateur n'y a pas échappé ce jeudi. Rendez-vous compte, ce pays aux portes de l'Europe (pardon, en Europe:-)), vit encore dans le cadre d'une "loi moyenâgeuse" et ses habitants ne respectent que "la loi du sang". De quoi dégouter quiconque désirant aller se promener dans un pays en plein développement et d'imaginer immédiatement l'Albanie comme un immense terrain de règlements de compte. La réalité quotidienne est tout autre, mais ça les journalistes ne vous le diront pas, amis téléspectateurs...
Commençons par le début : le Kanun, mot ottoman désignant la loi, dérivé du grec kanôn qui a donné le droit canon en français. En résumé rapide, le Kanun c'est la loi. En Albanie, pas n'importe quelle loi : il correspond à ce qu'on a l'habitude d'appeler en France le droit coutumier, c'est-à-dire une loi non écrite forgée sur le consensus établi dans une communauté autour d'actes répétés. Un juriste l'expliquerait mieux que moi, mais l'esprit est là. Le Kanun en Albanie est donc un droit coutumier, mis en place à travers les siècles et connaissant, de part sa nature, une multiplicité de variantes locales (Kanun de Lek Dukagjin, de Skenderbeu, etc.). La plus célèbre des variantes est celle de Lek Dukagjin, dont une version a été mise par écrit par le père Shtjefën Gjeçov dans les années 1930, non pour être utilisée comme recueil de droit mais bel et bien comme témoignage ethnographique à un moment où l'Etat albanais se construit et installe un code civil. Le Kanun dont on parle et que l'on peut lire aujourd'hui est donc un état des lieux à un instant précis, fait à un moment où celui-ci commence à perdre de son influence (cette perte ne se faisant que progressivement). En tant que droit coutumier, le Kanun gère tous les aspects de la vie sociale : famille, travail, propriété, rapports aux autorités, délits, crimes, honneur, etc. S'il est vrai que des articles du Kanun portent sur la réparation des crimes de sang ou d'honneur, il ne faut donc pas oublier que le Kanun n'est pas la loi du sang mais bien un ensemble de règles s'appliquant au quotidien et permettant de gérer la vie de la communauté. Réduire le Kanun à la vendetta, comme le font systématiquement les journalistes, est donc une erreur gravissime qui dénote une méconnaissance profonde de l'histoire et de la société albanaise. D'autant que le Kanun ne définit pas la vengeance comme une fin en soi, mais prévoit toute une série de mesures de reconciliation avant d'en arriver à cette extrémité qui fait l'objet d'une comptabilité précise. permettant d'éviter que le conflit perdure à travers les générations. Précisons enfin que le Kanun dont l'on parle ne concerne pas toute l'Albanie mais seulement une partie du nord du pays.
Ce problème étymologique passé, venons-en au contenu lui-même de ce type de reportage : la "loi du sang" aujourd'hui en Albanie. D'après nos journalistes, près d'un tiers de la population serait concerné, soit, si on se réfère au dernier recensement, plus d'un million d'habitants... Les chiffres paraissent d'entrée complètement fantaisistes. Mon intention n'est évidemment pas de nier l'existence du phénomène de la vendetta mais de le ramener à des proportions plus raisonnables et d'essayer de réfléchir un peu autour de ce problème. Différentes ONG albanaises , comme le Groupe Albanais pour les Droits de l'Homme ou encore le Comité de la Réconciliation Nationale, s'en occupent fort heureusement et produisent des statistiques d'après leur travail de terrain. Le phénomène de gjakmarrja (litt. "la prise de sang, c'est-à-dire la vendetta) a connu une véritable explosion autour de l'année 1997 et des évènements qui ont fait basculer l'Albanie à cette époque dans le désordre complet. En 1998, on comptait près de 2500 familles touchées par la vendetta. On sortait alors des troubles violents de 1997 pendant lesquels les dépôts d'armes avaient été pillés. L'effondrement momentanné de l'Etat et ce pillage avait ouvert la voie à une certaine folie collective et la tentation était grande de se servir de ces armes que tout le monde ou presque avait sous la main. Passé ce moment délicat et après les premières années de travail des ONG locales, le nombre de familles concernées a fortement baissé. En 2001, elles n'étaient plus que 1300 à devoir se cacher et le nombre s'est stabilisé autour de 700 à partir de 2003-2004. Le chiffre est encore important mais nous sommes loins des milliers de familles citées régulièrement dans les reportages.
Il faudrait ensuite réfléchir à l'acte de gjakmarrja lui-même. Que signifie-t-il vraiment aujourd'hui ? Dès le règne du roi Zog, l'Etat a beaucoup fait pour lutter contre ce fléau. Le régime communiste avait pratiquement résorbé le problème. Sa résurgence dans l'Albanie démocratique s'est faite sous différentes conditions : émergence de réseaux de banditisme, crise profonde de 1997 et éparpillement des réserves d'armes, lenteur et corruption du système judiciaire. L'ensemble fait que les crimes de sang ont augmenté pendant la première décennie du régime démocratique mais qu'ils ont aussi diminué avec le renforcement de l'Etat. Il resterait encore à savoir comment les individus se reférent au Kanun lui-même. Agissent-ils sous son influence ou y font-ils référence après coup pour justifier leur acte ? Le Kanun régit-il encore le règlement des conflits en Albanie ou est-il seulement un prétexte ? La question est légitime et essentielle tant ce qui se fait aujourd'hui au nom du Kanun ou qu'on attribue au Kanun est souvent bien éloigné de son essence même. Et qu'en est-il de ceux qui ne cherchent pas vengeance ? Finalement ce sont toujours les chiffres bruts qui sont donnés mais jamais les proportions. Or cette connaissance est à mon avis indispensable pour comprendre la criminalité en Albanie. Il est à parier que l'interprétation serait tout autre. Il serait souhaitable également qu'une véritable étude sociologique soit menée : qui sont ces familles concernées ? Qui les menacent ? Comment commence le conflit ? Ont-ils des liens avec le banditisme ? Mais ce travail n'est jamais fait par les journalistes envoyés sur place à la recherche d'un bon sujet (mille fois traité d'ailleurs)... Et évidemment, on n'interrogera jamais non plus les anthropologues qui ont travaillé sur la question...
En attendant, on stigmatise un pays dans lequel il n'y aurait pas d'Etat et où règnerait la loi du sang. C'est faire peu de cas du travail des ONG, des services gouvernementaux et des Albanais eux-mêmes... Si chaque offense ou conflit finissait dans un bain de sang, les cimetières seraient bien pleins. Heureusement, tel n'est pas le cas et on peut encore marcher dans les rues des villes albanaises sans se faire assassiner. Ce serait peut-être l'occasion de faire des reportages sur des sujets plus intéressants, montrant l'Albanie telle qu'elle est devenue ces dernières années, avec ses progrès et ses difficultés bien sûr, mais sans le sang sur les murs et des familles enfermés comme unique image. L'Albanie mérite mieux que ça. Mais l'audimat serait-il au rendez-vous ?


jeudi 27 novembre 2008

Géographie de la ville en guerre : Mitrovica

Je signale ici le blog de Bénédicte Tratnjek, doctorante en géographie qui prépare une thèse sur les villes pendant et après la guerre, en s'appuyant sur trois terrains principaux : Abidjan, Beyrouth et Mitrovica.
L'ensemble du blog est des plus intéressants et mérite d'être parcouru et lu. Je note cependant ici les articles qui concernent plus particulièrement les Balkans :
A noter que Bénédicte Tratnjek rédige également un site internet intitulé "Géographie de la ville en guerre" sur lequel on pourra trouver également des études sur Mitrovica que complète le blog.

mercredi 26 novembre 2008

De l'Albanie à Saint-Etienne : une piste à explorer

Le 21 octobre 2008, l'Université Luigj Gurakuqi de Shkodër a signé un accord de coopération avec l'Université de Saint-Etienne. Sans que les acteurs en aient vraiment conscience, ils renouent ainsi les liens qui ont existé dans l'entre-deux-guerres entre l'Albanie et Saint-Etienne.
Dans le cadre d'une enquête que j'ai commencée en septembre sur l'immigration albanaise en France dans les années 20 et 30, j'ai en effet appris que de nombreux albanais (combien ?) s'étaient installés à Saint-Etienne dans les années 1920 pour travailler dans les mines stéphanoises. La plupart aurait habité dans le quartier du Soleil. Il s'agit là d'une piste de recherches fort intéressante et mettant en lumière un aspect finalement méconnu des migrations albanaises : celui d'une présence ouvrière venue d'Albanie en France dans ces années-là, présence dont j'ai tout récemment repéré l'existence également dans le nord industriel parisien de l'époque. On connaissait en fait plutôt bien, quoique imparfaitement, le séjour français d'intellectuels lors de leurs études ou de leur exil dans l'hexagone mais peu voire pas du tout cette émigration économique vers la France dans les années qui ont suivi l'indépendance effective de l'Albanie.

En attendant une exploration plus approfondie dans les archives stéphanoises, je vous livre un témoignage de la mémoire qu'ont pu garder de cette aventure humaine les descendants de ces ouvriers albanais. Il s'agit d'un poème de Vangjel Leka, lui même installé en France depuis 1990. J'ajoute que si certains d'entre vous avaient un témoignage à apporter à ce sujet, je serais évidemment ravi de les écouter ou de les lire.

Une nouvelle

Le facteur passe deux fois par semaine
Le mercredi et le samedi
Je ne sais plus depuis combien d'années
J'attends tous les mercredis et les samedis
Dans le vent, sur la place du village
Sous la pluie, sous les branches dénudées du platane.

Le facteur est un homme rude, il jette les lettres
(Il a fait plus de chemin
Que toutes les lettres réunies)
Et jamais je n'ai pu attraper une lettre
Et je rentrais, sans rien dire à ma mère.

Le facteur passe deux fois par semaine
Le samedi et le mercredi.
Ma mère, sur les pas de la haridelle bâtée
Pense toujours à son père
Mais moi, je n'ai jamais connu mon aïeul.

Le facteur passe huit fois par mois
Grand-père est loin, en terre étrangère
Le facteur passe 96 fois l'an
Saint-Etienne est très loin
Et la mine vous asphyxie.

Les platanes murmurent à Saint-Etienne
Il fait du vent, il pleut
Est-ce qu'on est mercredi
Ou bien samedi ?
Année 1923 ou bien 1992 ?

Je viens, grand-père, prendre de tes nouvelles
Mais maman est déjà enterrée,
Et je ne trouve pas cette tombe,
Et je ne sais plus où elle est...

(Saint-Etienne, 30 octobre 1992)
Extrait de Vagjel Leka, Terres d'asile, asiles de terre, Marseille, Editions Autres Temps, 1996, p. 26-27.


Le blog Paris-Tirana redémarre

Comme vous l'avez sans doute remarqué, le blog Paris-Tirana s'était interrompu sans explication pendant plusieurs mois. Manque de temps au début (fin d'année universitaire chargée), mission de recherches de deux mois (juin-juillet) en Albanie puis vacances (août) sont les causes des premiers mois de silence. Puis, avec la rentrée de septembre, une interrogation sur l'utilité de ce blog dont la rédaction régulière de billets prend un certain temps. D'où une hésitation de ma part à relancer un blog qui touche un public plutôt restreint. J'avoue notamment une déception de voir que finalement le dialogue scientifique n'était pas vraiment au rendez-vous. Cependant, depuis l'interruption de sa rédaction, j'ai pu constater que le nombre de visites ne faiblissait pas tant que ça. Certains lecteurs, albanais pour la plupart, m'ont d'ailleurs envoyé des messages de remerciements pour les informations diffusées sur Paris-Tirana, des informations scientifiques rendues accessibles à tous par ce biais. Si le dialogue espéré ne se fait pas, je vois dans cette diffusion une utilité qui me pousse à relancer ce blog. J'espère arriver à m'y tenir. L'autre utilité de ce blog est également la conservation d'une trace de mes curiosités, de mes réflexions, de mon parcours bibliographique qui alimentent en permanence mes recherches. Finalement, ce blog est bien un carnet de recherches ouvert aux yeux de tous et je souhaite qu'il continue à vous intéresser.

mercredi 9 avril 2008

Les origines albanaises d'Antonio Gramsci

Lors du séminaire que j'ai donné à l'EHESS sur la démocratie chrétienne en Albanie (le 7 avril dernier), un auditeur m'a interpelé sur la similitude de nom entre la ville de Gramsh et le patronyme d'Antonio Gramsci, me demandant si le théoricien marxiste et fondateur du Parti Communiste Italien était d'origine albanaise. Je n'avais à vrai dire jamais fait le rapprochement (personne n'est parfait...) mais la chose était finalement assez facilement vérifiable et je vous livre ici les résultats de mes rapides investigations à ce sujet.
Dans une de ses Lettres de prisons datée du 12 octobre 1931 (lettre 217 de l'édition Gallimard de 1971), Gramsci se confie à sa correspondante sur ses origines. Il y dit que son père était d'origine albanaise, sa famille étant arrivée en Italie vers 1821. Son père était Francesco Gramsci, né en 1860 à Gaeta et dont le père était colonel de carabiniers. Compte-tenu des dates, on peut supposer que c'est l'arrière-grand-père d'Antonio Gramsci qui est venu s'installer en Italie, plus précisément dans le royaume des Deux Siciles (sud de l'Italie). On sait que le sud de l'Italie a accueilli depuis le XVIe siècle la communauté arbëresh. Il y a eu une grande vague d'émigration à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, principalement d'Albanais chrétiens originaires d'Himarë refusant de se convertir à l'Islam. Le grand-père de Gramsci a-t-il fait parti de cette vague ? Gramsci semble mettre cette migration dans le contexte du début de la guerre d'indépendance grecque auquel d'ailleurs un certain nombre d'Albanais ont participé. Toujours est-il qu'il ne s'est pas intégré comme les autres migrants à la communauté arbëresh puisque son fils, Francesco, est né dans le Latium, ce même Francesco s'installant ensuite en Sardaigne où est né Gramsci.
Faut-il voir dans ces faits l'origine d'un autre évènement ? Lors de la seconde guerre mondiale, après l'arrivée des troupes allemandes en Albanie, 1500 soldats italiens (qui faisaient partie de la force d'occupation fasciste) ont rejoint le Mouvement de Libération Nationale (communistes d'Enver Hoxha) et on les a incorporé pour la plupart dans le bataillon nommé "Antonio Gramsci". Honorait-on par ce nom uniquement le marxiste italien ou également l'origine albanaise du fondateur du PCI ?

La lettre de Gramsci, dans lequel il rejette toute forme de racisme, est également intéressante du fait qu'elle décrit très bien l'assimilation d'une famille migrante dans la société italienne et l'absence de grief à ce sujet.
Je vous en donne donc l'extrait qui nous intéresse :

La question des races envisagée en dehors de l'anthropologie et des études préhistoriques ne m'inté­resse pas. C'est ainsi que ton allusion à l'importance des tombeaux pour ce qui a trait aux civilisations est sans valeur; cela n'est vrai que pour les temps les plus reculés, pour lesquels les tombeaux sont les seuls monuments que le temps n'ait pas détruits et parce que dans les tombeaux, à côté du défunt, étaient placés les objets de la vie quotidienne. De toute façon ces tombeaux ne nous livrent qu'un aperçu très limité de l'époque où ils ont été construits : l'histoire des mœurs et pour une partie l'histoire des rites religieux. Encore se rapportent-ils aux classes élevées et riches et souvent aux dominateurs étrangers du pays, et non au peuple. Moi-même je n'ai aucune race : mon père est d'origine albanaise récente (la famille s'est enfuie d'Épire avant ou pendant les guerres de 1821 et s'est italianisée rapidement); ma grand-mère était une Gonzalez et descendait de quelque famille italo-espagnole de l'Italie méridionale (comme il en est tant resté après la fin de la domination espagnole); ma mère est sarde par son père et par sa mère et la Sardaigne ne fut réunie au Piémont qu'en 1847 après avoir été un fief personnel et un patrimoine des princes piémontais, qui l'avaient reçue en échange de la Sicile qui était trop éloignée et moins facile à défendre. Cependant ma culture est italienne et c'est mon monde à moi : je n'ai jamais eu l'impression d'être déchiré entre deux mondes, bien que cela ait été écrit dans le Giornale d'Italia de mars 1920, où un article de deux colonnes expliquait mon activité politique à Turin, entre autres, par le fait que j'étais Sarde, et non Piémontais ou Sicilien, etc. Le fait que j'étais d'origine albanaise ne fut pas mis en avant, parce que Crispi était lui aussi Albanais, il avait été élevé dans un collège albanais et parlait albanais. D'ailleurs en Italie ces problèmes ne se sont jamais posés et personne en Ligurie ne s'effraie si un marin ramène au pays une épouse noire. Personne ne va la toucher avec un doigt humide de salive pour voir si le noir s'en va, et personne ne croit que le noir va déteindre sur les draps.

Un silence de plusieurs semaines

Les lecteurs les plus fidèles de ce blog auront certainement remarqué que le silence régnait sur Paris-Tirana. A vrai dire, le travail de préparation pour un séminaire que j'ai donné ce lundi 7 avril à l'EHESS m'a pris tout mon temps et toute mon énergie de synthèse, si bien que je n'avais plus matière à écrire dans ce blog, ni dans l'autre d'ailleurs... Du coup, j'ai raté le coche de l'invitation faite à l'Albanie d'entrer dans l'OTAN mais j'aurais l'occasion d'en reparler... Mille excuses donc à ceux qui attendaient quelque chose de nouveau ! Le blog reprend maintenant sa place dans mon emploi du temps.

mercredi 12 mars 2008

Zizek et l'imaginaire des Balkans

Photo : Institute for Human Sciences (Flickr)


Le dernier ouvrage paru en français de Slavoj Zizek, au titre un peu trompeur (Fragile absolu. Pourquoi l'héritage chrétien vaut-il d'être défendu, Flammarion, 2008), est comme d'habitude avec ce philosophe slovène, d'un contenu très riche et pousse à la réflexion. Le premier chapitre concerne particulièrement les Balkans ("Pour en finir avec le fantôme des Balkans") et je vous en donne ici les passages les plus marquants. Des extraits à méditer pour quiconque entend travailler ou même parler des Balkans et un point de vue que je partage complètement depuis le début de mes recherches sur l'Albanie :

"Un des principaux clichés sur les Balkans consiste à en faire une région européenne singulièrement hantée par les "revenants", n'oubliant ni n'apprenant rien, encore absorbée dans des conflits multiséculaires alors que le reste de l'Europe s'est engagé depuis longtemps dans un rapide processus de mondialisation. Nous rencontrons pourtant ici un premier paradoxe. Tout se passe comme si les Balkans jouissaient aux yeux de l'Europe d'un statut spectral particulier : les Balkans postyougoslaves - cette vraie spirale de passions ethniques (auto)-destructrices - ne sont-ils pas à l'exact opposé, presque une sorte de négatif photographique, d'une coexistence ethnique et communautaire tolérante, une sorte de rêve multiculturaliste qui aurait tourné au cauchemar ? Les délimitations géographiques des Balkans, aussi mouvantes qu'indéterminées, sont un indice de ce statut spectral. Il semble bien, en effet, qu'il n'existe pas de réponse définitive à la question "Où comment les Balkans ?" : les Balkans sont toujours ailleurs, toujours un peu plus au sud-est...
Du point de vue serbe, ils commencent là, au Kosovo ou en Bosnie ; les Serbes se présentent comme les défenseurs de la civilisation chrétienne contre l'Autre de l'Europe. Du point de vue croate, ils commencent avec la Serbie orthodoxe, despotique et byzantine à laquelle la Croatie oppose les valeurs démocratiques occidentales. Pour nous, Slovènes, ils commencent en Croatie : on se perçoit comme le dernier rempart de la Mittleeuropa pacifique. Pour beaucoup d'Italiens et d'Autrichiens, ils commencent en Slovénie, l'avant-poste occidental des hordes slaves. Pour certains Allemands, l'Autriche, de par son histoire, est déjà entachée de cette corruption et de cette inefficacité typiquement balkaniques [...].
Dans le cas des Balkans, ce déplacement de la frontière, aussi énigmatique que multiple, démontre clairement que nous n'avons pas affaire à une géographie réelle, mais à une cartographie imaginaire qui projette sur l'espace réel l'ombre de ses propres antagonismes idéologiques déniés - exactement comme Freud le dit de la localisation des symptômes dans l'hystérie de conversion, qui procède d'une carte anatomique autre, imaginaire, projetée sur le corps physique. Les Balkans ne sont toutefois pas seulement le fantôme de l'Europe au sens où ils représenteraient un reste persistant de son propre passé dénié. Il est peut-être bien plus important de comprendre que c'est précisément parce que "les Balkans" fonctionnent comme une entité spectrale qu'ils nous permettent de saisir - analytique du fantôme... - les différents modes par lesquels s'exprime aujourd'hui le racisme. Dans un premier temps, c'est le bon vieux rejet de l'Autre balkanique (despotique, barbare, orthodoxe, musulman, corrompu, oriental...) au nom des valeurs authentiques (occidentales, civilisées, démocratiques, chrétiennes). Puis, c'est un racisme qu'on dira réflexif, politiquement correct : les Balkans sont le lieu des horreurs ethniques et de l'intolérance, des passions guerrières primitives, à l'opposé donc du processus libéral-démocratique à l'oeuvre dans les post-Etats-nations dont la vocation est de résoudre les conflits par la négociation rationnelle, le compromis et le respect mutuel. Le racisme, ici, est élevé à la puissance deux : attribué à l'Autre, alors que nous occupons la position confortable de l'observateur neutre et bienveillant, à proprement parler consterné par les horreurs qui se déroulent "là-bas". Enfin, on peut repérer un racisme inversé : il consiste à célébrer l'authenticité exotique de l'Autre balkanique. Ce sont les Serbes, par exemple, qui, en dépit de tout et à l'inverse de ces Européens occidentaux, inhibés et anémiés, continuent de faire montre d'une prodigieuse envie de vivre." (p. 11-14)
Que l'on songe maintenant aux analyses alarmistes des médias qui ont suivi la déclaration d'indépendance du Kosovo, et on retrouvera les conclusions de Slavoj Zizek : la peur d'une inévitable explosion de violence interethnique (qui n'a pas eu lieu), la crainte d'une propagation à toute la région et même aux autres régions, etc. Comme si, parce qu'il s'agissait des Balkans, tout devait finir dans le sang. De même, la recherche de certains d'aspects "typiquement typiques" des pays balkaniques tournent parfois au ridicule. Je n'ai par exemple jamais réussi à comprendre ceux qui ne retiennent de la musique albanaise que les polyphonies folkloriques (que je trouve d'ailleurs particulièrement inaudibles). Pour moi, ils ratent tout le côté festif de la musique albanaise, bien plus plaisant à mes oreilles. Ils nient également la modernité de la scène musicale albanaise : certains groupes de rap comme West Side Family sont tout simplement géniaux dans leur genre. Et puis, bizarrement, je n'ai pas rencontré en Albanie beaucoup de gens qui écoutaient ces fameuses polyphonies... Cette tendance à ne vouloir retenir que ces dernières entre bien dans le processus décrit par Zizek : il s'agit de faire survivre les traces d'époques anciennes comme si rien n'avait changé en Albanie, comme si la seule culture albanaise était celle qui n'est pas encore entré dans la modernité, alors que personnellement je considère cette modernité comme un élément essentiel de l'identité albanaise actuelle.

jeudi 28 février 2008

Athéisme et laïcité

Extrait du blog "croyances/incroyances"

[...]
Un président de la République peut-il parler de Dieu et quelles conséquences son discours peut-il avoir sur l'équilibre de la laïcité ? Derrida voit juste en soulignant que Dieu n'est pas mentionné dans la constitution. Ce n'est pas le cas dans d'autres pays : les Etats-Unis ont repris le nom de Dieu jusque dans leur devise (God bless America) ; l'Afrique du Sud (c'était l'exemple de Derrida) dans son préambule implore la protection divine (May God protect our people) ; le Canada reconnaît dans sa constitution "la suprématie de Dieu" ; l'Allemagne et la Suisse font également référence à Dieu. Les exemples pourraient encore se multiplier et nous conduire jusqu'à l'Albanie démocratique. Alors que le régime communiste d'Enver Hoxha en avait fait "le premier Etat athée au monde" en interdisant la religion en 1967 et en l'inscrivant dans la constitution de 1976, la nouvelle constitution démocratique, adoptée en 1998, mentionne qu'elle a été rédigée avec "foi en Dieu et/ou aux autres valeurs universelles".

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mercredi 27 février 2008

Croire, ne pas croire


Un panda en peluche pendu à l'étage d'une maison en construction. La photographie a été prise par mes soins en août 2007 à Korça (Albanie). Elle pose très bien la question de la coexistence entre croyance et incroyance. Lors de mon premier séjour en Albanie, en 2004, j'avais remarqué la présence, sur certaines maisons de Tirana, de peluches ou de poupées accrochées à une fenêtre ou à un balcon. Ne disposant pas encore de la clé d'interprétation, je n'y voyais alors que des jeux d'enfants, même si je m'étonnais du manque de réaction des parents laissant traîner négligemment ces jouets recouverts rapidement de la poussière des rues. D'ailleurs, personne dans mon entourage albanais ne s'étonnait de ce laisser-aller. Ils pouvaient passer plusieurs fois par jour devant sans vraiment s'en soucier, sans réagir. C'est un peu plus tard que j'appris la signification, ou plutôt devrais-je dire, l'utilité de cette pratique. Il s'agit en réalité de protéger la maison contre le mauvais oeil. La poupée ou la peluche, par la curiosité qu'elle inspire, détourne le regard du porteur du mauvais oeil vers elle, préservant par ce biais la maison. J'ai commenté sur le blog Paris-Tirana un article de Kristin Peterson-Bidoshi à ce sujet et je vous y reporte pour plus de détails.
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mercredi 20 février 2008

Le nouveau drapeau du Kosovo : premières diffusions sur Internet

En déclarant l'indépendance ce dimanche 17 février 2008, le gouvernement kosovar a également présenté le nouveau drapeau du Kosovo. Jusque là, la population albanophone du Kosovo se rassemblait derrière le drapeau rouge à aigle bicéphale noir de l'Albanie. Tant que le Kosovo n'était pas indépendant, la chose allait de soi, le drapeau albanais prenant une signification plus ethnique que nationale. Cependant, il était hors de question pour la communauté internationale d'accepter un même drapeau pour deux Etats tant le risque de confusion était grand mais également la crainte de la fondation d'une grande Albanie.
En juin 2007, le gouvernement kosovar a donc lancé un concours pour la création du nouveau drapeau, le lauréat recevant la somme de 10 000 euros. Les règles fixées étaient de dessiner un drapeau simple (pouvant être reproduite par un enfant de six ans), sans devise, devant refléter les aspirations européennes et euroatlantiques du Kosovo et surtout ne pas rappeler trop le drapeau albanais afin de ne pas blesser les différentes minorités composant le nouvel Etat.
Le drapeau sélectionné, créé par Mentor Shala et Besnik Nuli, a été légèrement modifié pour donner le drapeau final. Celui est de fond bleu, avec en son centre la silhouette géographique du Kosovo (de couleur jaune) surmonté de six étoiles blanches. La couleur bleu rappelle immédiatement le drapeau européen. Les six étoiles représentent les six communautés présentent au Kosovo : Albanais, Serbes, Roms, Turcs, Bosniaques et Gorans. Certains ont lu dans la présence de ces étoiles l'unité du peuple albanais réparti dans six pays (Albanie, Kosovo, Macédoine, Serbie, Montenegro, Grèce), agitant de nouveau le spectre de la Grande Albanie. Cependant, cette interprétation ne tient pas la route si on se réfère à la première version qui ne comportait que cinq étoiles, dont une plus grande que les autres pour représenter la majorité albanaise (90 % de la population).

La question est maintenant posée de l'adoption de ce nouveau drapeau par les Kosovars habitués au drapeau albanais. Les images de liesse après la déclaration d'indépendance aussi bien au Kosovo qu'en Albanie mais aussi dans les pays d'immigration comme les Etats-Unis (notamment sur Time Square) ont principalement montré des drapeaux albanais (avec des drapeaux américains et quelques européens). Le fait que le nouveau drapeau n'ait été dévoilé que le 17 février explique cela, la fabrication et la distribution ne s'étant pas faite en nombre suffisant. C'est pourtant ce jour-là que les bâtiments officiels ont hissé le nouveau symbole national (voir la vidéo en bas de page).

C'est sur Internet qu'a commencé réellement la diffusion et l'acceptation de ce nouveau drapeau (suivi immédiatement de ses premières contestations).
Le bal a semble-t-il débuté sur Flickr. Dès le 17 février, le drapeau est mis en ligne par plusieurs personnes dans les photos partagées (ici, ici et ici) pour être aussitôt détourné en y intégrant l'aigle à deux têtes. Toutefois, le nouveau drapeau est aussi pris parfois comme avatar. D'autres photos, le plus souvent émanant de l'émigration, ont des titres plus éloquents : There's no substitution for the Albanian Flag !
Le site marchand eBay n'a pas tardé non plus. Dès le 18 février, des drapeaux kosovars ont été mis en vente (en provenance des Etats-Unis et d'Albanie) ainsi que des objets dérivés, portant ou non la date du 17 février 2008 : magnets, mugs, tapis de souris !
Sur YouTube, le nouveau drapeau est également mis en scène : dès le 17 février, mis à l'écran avec de la musique populaire, puis le 18 février avec les explications des différents symboles. Le 17 février, les erreurs sont encore possibles. Ainsi cette vidéo présentant le drapeau avec comme fond musical l'hymne national albanais ("L'Hymne au Drapeau") mais avec les six étoiles aussi jaunes que la carte du Kosovo, erreur immédiatement signalée dans un commentaire... Le changement de drapeau sur les bâtiments officiels a aussi été filmé et mis en ligne par des amateurs. Cette vidéo nous montre d'ailleurs le très bon accueil fait au nouveau drapeau, son déploiement étant acompagné du mot "Indépendance" scandé par la foule. Mais YouTube est aussi le lieu de contestation du nouveau drapeau, certains préférant encore le drapeau albanais.
Certains blogs ont aussi repris le nouvel emblème.
Enfin, dernier terrain d'observation, Facebook a lui aussi vu l'apparition du nouveau drapeau. La plupart des principaux groupes portant sur le Kosovo (pro-albanais) ont adopté l'emblème national, le faisant parfois cotoyer le drapeau albanais.
Toujours concernant Facebook, plus que l'adoption du drapeau, c'est un nouveau phénomène qui a attiré mon attention, phénomène peut-être unique pour l'instant (si quelqu'un a d'autres exemples, qu'il me les signale) : celui de la recherche de la reconnaissance d'un nouvel Etat par Facebook. Des membres kosovars ont en effet créé un groupe réclamant la création d'un network "Kosova" sur Facebook, celle-ci étant considérée comme une forme de reconnaissance. En effet, jusqu'à maintenant les kosovars albanophones s'inscrivaient plutôt sous le network"Albania". Ceci rejoint les remarques que j'avais précédemment faites sur les enjeux des identités ethniques sur Facebook qui seraient intéressant à étudier de près.

Toutes ces remarques vont dans le sens d'une acceptation du nouveau drapeau, malgré quelques réticences bien présentes. Si Internet joue un rôle ici, c'est sans doute dans la visibilité immédiate de l'emblème choisi et sa diffusion quasi instantanée aux quatre coins du monde. Tout ceci reste évidemment encore à observer puisque l'évènement est très récent...



Le nouveau drapeau sur un bâtiment officiel d'une petite commune de province (Kosovo, 17 février 2008)

lundi 18 février 2008

Kosovo : questions/réponses sur une indépendance attendue

Comme vous le savez déjà, hier (17 février 2008), le Kosovo a unilatéralement déclaré son indépendance. La manière dont la presse française traite de l'évènement est à mes yeux pleine d'a-priori et de méconnaissance de la situation locale, et sans doute, pour certains médias, teintée de parti-pris. Il n'est pas trop dans l'habitude de ce blog de céder à la tentation de faire un travail de journaliste. Cependant il me semble qu'un évènement de ce genre ne peut pas rester sans un début sérieux d'analyse, c'est pourquoi je me permettrais ici quelques remarques pour faire entendre une voix peut-être moins alarmiste que ne l'est actuellement la presse.

Le Kosovo va-t-il basculer de nouveau dans la violence ?

La question est cruciale car c'est l'équilibre de la région qui est en jeu. Et c'est justement parce que cet équilibre est en jeu que je suis tenté de répondre par non. En effet, ni les Kosovars albanophones, ni les Serbes n'ont intérêt à voir revenir la violence sur le terrain du Kosovo. D'un côté, le nouvel Etat attend tout de l'Europe et cette dernière a répondu à ses attentes en envoyant une importante mission sur place pour l'aider à mettre en place cette nouvelle démocratie (et à en contrôler les premiers pas). En cas de non-respect des minorités, il est évident que l'Europe retirerait immédiatement son soutien aux autorités locales. Or, dans l'état actuel des choses, le Kosovo ne peut vivre son indépendance que grâce au soutien européen. D'un autre côté, la Serbie a clairement affiché son ambition d'entrer un jour dans l'Union Européenne. Le peuple serbe a d'ailleurs voté (certes de justesse) pour le candidat pro-européen lors des dernières élections. Cette route vers l'Europe sera longue (d'autant qu'elle est liée également à l'arrestation de criminels de guerre) mais il semble clair que Bruxelles essaye de jouer l'intégration européenne de la Serbie contre l'indépendance du Kosovo et que les Serbes n'auront pas d'autre choix à terme que de s'y résoudre.
Il reste cependant un point de tensions qui pourrait être explosif : celui des marges ultranationalistes, aussi bien du côté des Serbes (de Serbie et du Kosovo) que du côté des Albanais du Kosovo, et précisément autour des zones de cohabitation comme Mitrovica. A cause d'éléments incontrôlés, il pourrait y avoir quelques violences (on a pu en voir quelques exemples hier avec les grenades jetées sur des batiments internationaux à Mitrovica) mais qui pourraient être facilement circonscrites si la force internationale présente sur place est efficace.


L'indépendance du Kosovo va-t-elle encourager les séparatismes ?

L'hypothèse selon laquelle l'indépendance du Kosovo pourrait faire tâche d'huile et encourager les séparatismes me paraît à bien des égards dépourvue de sens. La crainte semble d'ailleurs née plutôt des déclarations de la diplomatie russe menaçant de reconnaître l'indépendance d'autres régions séparatistes dans le monde que d'un danger réel. Il faut toutefois relativiser la situation. Comparer le Pays Basque, la Catalogne ou (pourquoi pas ?) la Corse au cas du Kosovo relève d'un raccourci vertigineux. En effet, avant cette déclaration d'indépendance, le Kosovo a connu la guerre, les exactions contre les populations civiles faisant des milliers de morts, des villages détruits et brûlés et enfin l'intervention d'une force armée internationale qui a dû bombarder Belgrade et les positions serbes pour faire reculer les troupes de Milosevic. Cette guerre (gagnée par l'Otan et l'UCK) s'est terminée par une administration internationale du Kosovo, offrant une large autonomie à la province et préparant de fait l'indépendance. Jusqu'à maintenant, il ne semble pas que les nationalistes basques ou catalans aient livré de tels combats ni subi de telles pertes et encore moins qu'ils n'aient reçu le soutien d'une telle force internationale. Le cas du Kosovo ne crée donc pas un précédent utilisable pour les prétentions séparatistes d'Europe occidentale. Il faudra par contre surveiller avec vigilance la situation dans les républiques du Caucase, là même où la Russie a menacé d'accomplir ses représailles diplomatiques.


Doit-on craindre la création d'une Grande Albanie ?

Le spectre d'une grande Albanie est agitée depuis le début des négociations autour de la question du Kosovo par les opposants à son indépendance. Cependant, aujourd'hui, tout indique que cette crainte n'est pas fondée. Tout d'abord le gouvernement albanais a toujours été très clair à ce sujet : si les Albanais doivent un jour être tous réunis dans le même Etat, ce sera dans l'Union Européenne. Autrement dit, seule la disparition des frontières après l'intégration de la région à l'Europe permettra aux Albanais d'être réunis. D'où le rôle croissant que devra jouer Bruxelles dans cette région et l'intérêt réel des Albanais pour l'Europe. D'autre part, ces dernières semaines, le gouvernement kosovar a commencé à tendre la main vers la minorité serbe affirmant que le Kosovo se construira de façon multiethnique. Cette volonté, sans doute le fruit des pressions internationales, montre toutefois que l'idée d'une Grande Albanie n'est pas à l'ordre du jour. L'abandon même du drapeau albanais rouge avec l'aigle à deux têtes pour un drapeau plus neutre à fond bleu portant en son centre la silhouette géographique du Kosovo surmontée de six étoiles, en est un autre signe. Enfin, même si des tensions sporadiques persistent autour de Tetovo, les Albanais de Macédoine ont fait le choix de participer au gouvernement macédonien, montrant leur volonté de rester dans la République de Macédoine.


Comment se présente l'avenir pour le Kosovo ?

Curieusement, c'est la question oubliée par tous les journalistes... Il faut dire que la question appelle plus d'interrogations que de réponses. Le premier souci sera d'obtenir une véritable reconnaissance internationale. En effet, tant que la Russie ne reconnaîtra pas le nouvel Etat, on voit mal comment le Kosovo pourra s'intégrer aux instances internationales dépendant de l'ONU puisque les Russes disposent d'un droit de veto au Conseil de Sécurité. Là aussi, la solution passera peut-être par l'Europe qui risque d'être pour les prochaines années la seule instance internationale qui pourra se poser librement comme interlocuteur du Kosovo. La deuxième question est celle de la viabilité économique du Kosovo. Si, comme c'est probable, la Serbie boycotte une grande partie de l'économie kosovare, alors il faudra développer les échanges avec la Macédoine et l'Albanie. Le projet d'autoroute reliant Durrës, sur la côte adriatique albanaise, à Prishtina, capitale du Kosovo, est d'ailleurs en cours. Il reste à savoir de quoi sera faite l'économie kosovare. Dans ce domaine, tout reste malheureusement à construire et il est probable que dans les années qui viennent, à l'instar de ce que font les Italiens avec l'Albanie, des pays d'Europe occidentale délocalisent une partie de leur production vers le Kosovo pour profiter d'une main d'oeuvre moins chère. D'un point de vue politique, la présence d'une mission européenne dans les nouvelles instances étatiques devrait permettre l'établissement d'une démocratie solide. Il faudra toutefois être vigilant sur les passerelles toujours possibles entre milieux mafieux et monde politique.

jeudi 7 février 2008

Artistes albanais en ligne : Ilir Butka

Comme promis il y a quelques semaines, je continue à vous présenter des artistes albanais dont vous pouvez consulter des oeuvres sur le Net. Aujourd'hui, je vous renvoie à Ilir Butka, peintre, photographe et vidéaste. Né en 1965, formé à l'Académie des Beaux-Arts de Tirana à la toute fin du régime communiste, il est aujourd'hui un artiste reconnu, ayant exposé en Albanie et en Italie, membre de la Commission albanaise du film, ancien directeur du Festival International du Film de Tirana et actuellement professeur dans l'Académie qui l'a formé. Il se caractérise par son esprit d'innovation, réalisant des films expérimentaux mais aussi des oeuvres plus accessibles comme des clips. Il est l'un des fondateurs de la première société de production ayant utilisé la technologie digitale en Albanie. Vous pourrez en savoir plus sur lui grâce à son site : illirbutka.com. Il y propose quelques peintures et photos qui résument bien son art.
Pour ma part, je vous présenterais ici deux videos qui composent les deux épisodes d'une même oeuvre, présentée lors d'une exposition collective à la Galerie Nationale d'Art de Tirana en mai 2007. Je trouve ces vidéos tout à fait intéressantes par leur approche trouble du souvenir. Les images sont récentes, tournées peu de temps avant l'exposition, et pourtant la musique, le travail de l'image noir-et-blanc donne l'impression d'un souvenir lointain. La première vidéo est en ce sens, je trouve, extrêmement bien réussie.


mardi 5 février 2008

Genre et identité chez les migrants albanais de Grèce

Je vous signale la publication récente d'un article fort intéressant de Helen Kambouri (Panteion University of Athens) dans l'European Journal of Women's Studies consacré aux rapports entre genre et identité chez les immigrés albanais de Grèce.

  • KAMBOURI (Helen), "Femine Jobs/Masculine Becomings. Gender and Identity in the Discourses of Albanian Domestics Workers in Greece", European Journal of Women's Studies, vol. 15, n°1, 2008, p. 7-22.
Abstract : Although there has been significant academic interest in the complex relationship between gender and migration, the relevant literature often focuses on women as victims of trafficking, sexism and racism in the host and sending societies. This article discusses instead the question of gender and migration as an open field of contestation within which transitory and incomplete identities are performed. Based on a series of focus group discussions with Albanian women working in the domestic sector in Athens, the article documents the emergence of a discourse of `becoming masculine' while performing typically `feminine tasks'. Drawing from Judith Butler's theoretical challenge to subject formation, the analysis traces the development of gender relations within discourse. While Albanian women are doubly disadvantaged in the mind—body relationship (first, because as migrants they are associated with manual, unskilled tasks, and second, because as women they are limited to the confines of private, domestic activities), they gradually come to perform roles that redefine the space of domesticity where the limits between men/women, private/public and migrants/nationals lie.

lundi 4 février 2008

Archives audiovisuelles albanaises en ligne

Les Archives Centrales Albanaises du Film (AQSHF) ont décidé de mettre en ligne, en collaboration avec l'institut italien Luce, un ensemble très intéressant de documents audiovisuels de l'époque communiste. Au total ce sont un peu plus de 380 films documentaires qui sont annoncés pour être mis gratuitement à la disposition du public. Le site (http://albania.archivioluce.com) propose un classement chronologique des oeuvres et une recherche par mot-clés (en italien, anglais et albanais). L'ensemble s'avère être un outil indispensable à qui veut étudier la propagande visuelle du régime communiste albanais.
A noter que le site albania.archivioluce.com propose également un reportage italien de 21 minutes sur l'Albanie, tourné en 1937. D'autre part, le site de l'AQSHF propose, de son côté, quelques vidéos en ligne, dont le plus ancien film conservé dans son fonds, datant de 1914 et tourné par des autrichiens dans les rues de Durrës.